Pour Eddy Saint Paul, docteur en sociologie et professeur titulaire à City University of New York (CUNY), Brooklyn College, le match décisif de la vingt-troisième édition de la Coupe du monde de football opposant Haïti et le Brésil dépasse le simple cadre du sport. Notre rédacteur revient sur la relation historique et politique complexe entre les deux pays.
Par Eddy Saint Paul
Le 19 juin 2026 à 20h30, au Philadelphia Stadium, la sélection haïtienne affrontera le Brésil dans un match décisif de la vingt-troisième édition de la Coupe du monde. Bien plus qu’une simple rencontre sportive, cet affrontement met en lumière des enjeux sociaux, politiques et symboliques qui dépassent largement le cadre du football et s’inscrivent dans des dynamiques globales.

Un premier point de tension concerne le refus de la FIFA de valider le maillot officiel haïtien au motif qu’il contient une référence à Vertières, perçue comme un symbole politique. Cet argument apparaît contestable dans une perspective comparative. À titre d’exemple, le maillot de la sélection iranienne arbore le guépard asiatique, symbole de l’identité nationale et de résilience face à l’adversité. Cette différence de traitement révèle une asymétrie dans la reconnaissance des symboles nationaux. Or, Vertières constitue un référent historique central : il incarne l’unité, la lutte contre l’esclavage, le racisme et les formes historiques de domination. Son exclusion tend à marginaliser une mémoire collective inscrite dans l’histoire universelle de l’émancipation.

Par ailleurs, ce match s’inscrit dans une relation historique et politique complexe entre Haïti et le Brésil. De 2004 à 2017, le Brésil a dirigé la composante militaire de la MINUSTAH. Cette mission, qui était censée apporter la stabilité au pays, reste associée, dans la mémoire collective haïtienne, à des traumatismes majeurs, notamment l’introduction du choléra et des cas de violations des droits humains. Toutefois, les relations bilatérales ne se réduisent pas à cet épisode. Depuis le séisme de 2010, le Brésil s’est imposé comme un espace migratoire important pour les Haïtiens.
Aujourd’hui, on retrouve des Haïtiens dans une diversité de secteurs au Brésil : universités, entreprises, chantiers et même dans le football semi-professionnel. Certains ont contracté des unions avec des Brésilien(ne)s, contribuant à renforcer les liens sociaux entre les deux peuples. À cet égard, comme le souligne Néstor García Canclini dans Culturas híbridas, ces interactions produisent des formes d’hybridité identitaire, témoignant d’une recomposition des appartenances culturelles dans le contexte de la mondialisation.

Cette imbrication se reflète également dans les pratiques des supporters. Le Brésil demeure l’équipe étrangère la plus populaire en Haïti. De ce fait, de nombreux supporters font face à un dilemme identitaire : soutenir leur nation d’origine ou une équipe historiquement admirée. Certains iraient même jusqu’à souhaiter un match nul, illustrant cette double appartenance symbolique.
Pour les joueurs haïtiens, affronter le Brésil constitue l’aboutissement d’un rêve. La possibilité de se mesurer à des figures emblématiques du football mondial, telles que Neymar Jr — bien que sa participation reste incertaine en raison de blessures — accroît l’intensité émotionnelle et l’investissement symbolique dans ce match. Il s’agit à la fois d’un défi sportif et d’une forme de reconnaissance internationale.
Dans ce contexte, la mobilisation des ressources symboliques nationales apparaît essentielle. L’esprit de Vertières et la figure de Dessalines rappellent l’histoire de résistance et de souveraineté d’Haïti. Ces références nourrissent l’imaginaire collectif et renforcent le sentiment d’appartenance.
Enfin, une dimension spirituelle persiste. Dans les moments d’incertitude, la foi constitue un facteur clé de résilience individuelle et collective.
Malgré mon admiration pour le Brésil, je souhaite la victoire d’Haïti. Ce serait une forme de justice symbolique pour les nations périphériques. Toutefois, le football reste imprévisible : le ballon est rond, et le Brésil demeure le Brésil.
Grenadye Alaso!
Dr. Jean Eddy Saint Paul, PhD
Sociologue, professeur titulaire
City University of New York (CUNY), Brooklyn College
Courriel: Jeaneddy.saintpaul@brooklyn.cuny.edu


