Dans Aussi étrange que toi, Frida de Christine Gosselin, publiée en 2026 chez Mémoire d’encrier, la fiction se déploie dans un espace singulier : celui d’un dialogue imaginaire entre une narratrice et Frida Kahlo.
Par Claude Gilles

Loin d’un simple hommage biographique, cette fiction s’inscrit dans une tradition littéraire hybride où l’essai, le récit intime et la méditation poétique s’enchevêtrent. Dans son œuvre, Christine Gosselin crée un dispositif narratif minimaliste : une femme contemple les créations plastiques de Kahlo. Cette femme entreprend une confession fragmentée, et explore la douleur corporelle et les tensions identitaires.
Ce récit frappe étonnamment par son actualité thématique. Dans un contexte où les discours sur le corps féminin, la maternité choisie ou refusée, et la réappropriation du désir occupent une place de choix, Gosselin propose une œuvre fort intéressante. L’œuvre de Gosselin, agrémentée par des touches sensibles, dévoile l’écriture picturale de Kahlo. La narration procède par éclats, par voies entremêlées, et évoque ce que le résumé décrit comme « une constellation de voix ». Ce choix littéraire donne au texte une texture polyphonique, parfois déroutante.
Sur le plan académique, l’œuvre peut être lue selon le prisme de l’intertextualité et de l’écriture du corps. Le dialogue fictif avec Kahlo agit comme un dispositif sémiotique permettant à la narratrice de se construire en miroir. Ce procédé rappelle les théories de la subjectivation sur l’altérité : l’identité se forge dans une rencontre transhistorique et artistique. Kahlo devient une instance d’énonciation implicite et une sorte de double imaginaire. La « fragilité du corps » et la « révolte » dans le récit suivent une tradition d’écriture féminine où le corps est à la fois lieu de souffrance et de résistance : « …elle transforme le masculin en féminin, son Minotaure étant moulé dans un corps de femme » (p.32).
Mais la richesse formelle du récit constitue une limite. Le refus de linéarité et la densité symbolique créent une distance avec le lecteur. Le texte exige une lecture active, presque interprétative. Cette exigence est cohérente avec le projet esthétique de Gosselin : reproduire, dans l’écriture, la complexité émotionnelle et visuelle de l’univers de Kahlo.
Aussi étrange que toi, Frida diffère par sa capacité à transformer l’intime en expérience collective : « Elles lui ont confié les traumatismes et leurs extases, ont partagé avec elle leurs expériences maternelles, menstruelles et sexuelles » (p.86). À travers cette conversation imaginaire, deux femmes entrent en dialogue avec toute une pluralité de voix féminines. Celles-ci « se réinventent d’autres manières d’aimer, de désirer, d’exister ». Ce récit atteint le seuil d’une dimension universelle en partant du singulier. Il convoque chaque lecteur à repenser les normes du corps et de l’identité. Et propose une écriture sensible, exigeante et vigoureusement créatrice.
Christine Gosselin livre un texte à la fois audacieux et introspectif, où la littérature se conjugue dans un espace de résonance entre expression artistique, projet mémoriel et subjectivité. Une œuvre qui raconte la visée artistique de Frida, interroge et parfois bouscule notre manière de voir, de sentir et d’être.


