Dans son roman Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps, Kettly Mars conduit le lecteur dans une capitale (Port-au-Prince) ravagée par les crises politiques, la violence des gangs et la colère populaire.
Par Donald Dorléant

Au cœur de ce paysage instable, elle raconte une histoire d’amour, comme si l’intimité des corps devenait le dernier refuge face au chaos collectif. Publié en 2026 aux éditions Mémoire d’encrier, ce roman poursuit l’exploration des fractures sociales et émotionnelles haïtiennes.
Le récit restitue la figure de Zi, une femme indépendante. C’est une femme complexe, lucide et fragile à la fois, car elle tente de préserver un espace de liberté dans une société fragmentée. Elle exerce des rôles de galeriste, de mère de jumeaux, et parfois d’amante. Dans un pays paralysé par les manifestations et la violence, elle tente de maintenir une fragile normalité. Zi vogue entre deux relations amoureuses : l’une avec un expatrié, l’autre avec un homme marié. Elle lutte contre la tentation de laisser Haïti ou de s’y enraciner malgré les difficultés de la vie.
Kettly Mars excelle dans l’art de juxtaposer l’intime et le politique. L’originalité de son œuvre tient précisément à ce contraste : la ville s’effondre sous la pression de la violence et de la corruption. Or, les personnages cherchent résolument à aimer, à jouir et à vivre. Cette coexistence du plaisir et du désastre confère au récit une tonalité émouvante : « Ce premier baiser qui a tout effacé, la sueur, le sang, les détonations, les trahisons, la déroute des flamboyants » (p.23). Le corps y devient un territoire de résistance. Dans un monde où tout semble s’écrouler, aimer est un acte presque subversif.
L’écriture de Mars est dense, sensuelle et parfois brutale. Chez l’autrice, les scènes intimes ne sont jamais gratuites, car elles participent à la construction d’un univers où la sexualité émerge comme un langage de survie : « Tu me masses lentement le sexe pour que j’attrape ta folie d’amour. Je gémis. » (p.68). Les corps parlent quand les institutions échouent. Cette sensualité assumée, presque provocatrice, reflète l’état du pays. Dans une Haïti décrite comme « verrouillée » par la crise politique et sociale, les personnages cherchent à retrouver une forme de liberté dans leurs relations et leurs désirs.
Mais ce roman ne se limite pas à une histoire de passion. Il campe un portrait nuancé de l’Haïti contemporaine. Les manifestations, les scandales politiques, la présence des gangs et la peur quotidienne forment l’arrière-plan constant du récit. Cette toile de fond n’est jamais décorative : elle pèse sur les choix des personnages, sur leurs rêves et leurs illusions. Chez Mars, le destin individuel est indissociable du destin collectif.
Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps est un roman à la fois paradoxal et vital. Il raconte à la fois la mort et la volonté de vivre. Au milieu des ruines, les personnages continuent d’aimer, de désirer et d’espérer. Et c’est peut-être là que réside la véritable force du livre : rappeler que même dans les sociétés les plus fragilisées, l’humanité persiste dans la quête obstinée de l’amour et du plaisir.


