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    FRANKÉTIENNE OU LE RÊVE D’UNE HAÏTI LIBÉRÉE PAR LES MOTS

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    Rodney Saint-Éloi, écrivain et éditeur, revient sur l’œuvre de Frankétienne, disparu récemment. Artiste des mots pour qui la littérature est un puissant instrument de résistance et de libération, Frankétienne laisse un héritage littéraire inestimable.

    COM C’EST NOUS (CCN). : Frankétienne est décédé récemment en sa résidence à Port-au-Prince. Son décès a bouleversé de nombreux intellectuels et artistes. Quel héritage laisse-t-il à la littérature haïtienne et au-delà, et comment sa mort affecte-t-elle la compréhension de son œuvre aujourd’hui ?

    Rodney Saint-Éloi (RSÉ). : Immense héritage!

    Frankétienne a libéré la littérature du pays. Il nous a aidé à nous ancrer en nous-mêmes. Auparavant, la littérature haïtienne était considérée comme une branche tropicale de la littérature française. À part de rares exceptions, Jacques Roumain, Marie Chauvet, Jacques Stephen Alexis, notamment. Frankétienne a déchiré certains de ces écrits, trop soumis au modèle de la métropole, pour arriver à quelque chose de différent. C’est finalement ce qu’ils vont nommer, lui et ses compères Jean-Claude Fignolé et René Philoctète, le spiralisme, mouvement proprement esthétique, qui entendait apporter un souffle neuf à la littérature. Ce souffle, selon Frankétienne, est dans le langage, qui prend en compte les formes populaires et la polyphonie des voix. La palette fait peur, car elle brasse tout, les langues, les formes et les imaginaires. La littérature a perdu ainsi son côté élitaire, en opérant une vaste plongée dans tout ce qui est populaire. 

    (CCN). : L’œuvre de Frankétienne a marqué profondément la littérature haïtienne. Pouvez-vous nous décrire comment sa démarche artistique et littéraire s’inscrit dans le contexte social et politique d’Haïti ?

    (RSÉ). : C’est une œuvre complètement marquante. D’abord sa singularité. Frankétienne ne ressemble à aucun autre écrivain. Car il assume d’abord profondément la langue créole. C’est une œuvre qui tend vers la désaliénation. Et tout passe par la langue. Désaliéner l’Haïtien. C’est un vaste mouvement. En mettant au cœur de ses écrits le créole, et l’imaginaire créole. C’est là toute la tension de l’œuvre, formatée et structurée qu’elle est par le créole. Le créole est au fondement de l’œuvre même écrite soi-disant en français. Il a su éviter les grimaces et les singeries auxquelles on était par trop habitués. Il a subverti la langue française en la mettant face à face avec le créole. C’est lui aussi dans son livre L’oiseau schizophone, (spirale, 1998) qui donne la réponse au langage, à l’écriture, et à la libération, à travers son personnage de Philémond Théophile.

    (CCN). : Le mouvement spiraliste, dont Frankétienne est l’un des fondateurs, a été une tentative de rupture avec les formes littéraires traditionnelles. Comment définiriez-vous le spiralisme et en quoi cette démarche esthétique reflète-t-elle les réalités haïtiennes ?

    (RSÉ). : Le spiralisme prend en compte toutes les réalités. Il naît à partir de l’œuvre Ultravocal (1972) de Frankétienne. Zombification. Subversion. Folie. Boat-People. Chaos. Carnaval. L’écriture assume tout ce côté perturbant de la culture haïtienne. Frankétienne, un jour, dans son école à Bel-Air, observait les marchandes du bord de mer, il fixait la foule bigarrée et disait que ce devait être ça, l’écriture, ce mouvement enroulé couche après couche, qui donne sens à la voix au-delà de la voix, ce mouvement imprévisible qui est profondément le rythme haïtien, cette manière de débrouille et d’invention de la vie. C’est ce que voulait transcrire Frankétienne. Cette tension qui fait de l’être haïtien un être d’étincelles.

    (CCN). : Frankétienne traite de l’identité haïtienne dans son œuvre. Selon vous, quelle est la place de l’Haïti réelle dans son œuvre et comment celle-ci dialogue avec l’Haïti symbolique ou idéalisée ?

    (RSÉ). : Quand Frankétienne a quitté Haïti pour la première fois, il avait plus de 50 ans. Il a fondé une école secondaire qui porte son nom au Bel-Air. Il a tout appris du pays. Il était le premier ministre de la Culture en Haïti. Il a écrit le premier roman créole moderne, Dezafi (1975). Il a peint des milliers de toiles, écrit plus d’une dizaine de pièces de théâtre à succès. Frankétienne avait une certaine idée du pays, proche d’un combat. Comme le peintre Jean-Claude Garoute (Tiga), il savait que l’art était capable de libérer Haïti. Après Jean-Price Mars, Frankétienne est celui qui a le plus travaillé dans le sens d’une identité complexe et forte de l’être haïtien.

    (CCN). : Dans son œuvre, Frankétienne a exprimé une vision du monde complexe, marquée par le métissage linguistique (créole et français) et la quête de sens. Comment cette vision se manifeste-t-elle dans ses écrits et quelles sont les valeurs profondes qu’il communique à travers ses personnages et son œuvre spiraliste ?

    (RSÉ). : Tout est dans les écrits de Frankétienne. Une vision du monde. Un regard, à partir du pays. La réalité et l’imaginaire s’enchevêtrent. Il suffit de lire Frankétienne pour comprendre la place de l’imaginaire dans le vécu haïtien. L’expérience de Frankétienne est une expérience indépassable.

    (CCN). : Vous avez eu une excellente relation avec Frankétienne, tant sur le plan personnel qu’intellectuel. Comment cette relation a-t-elle influencé votre propre vision de la littérature, de l’art et de la culture haïtienne ?

    (RSÉ). : Frankétienne m’a appris à exister. Il m’a appris à me désaliéner. Il n’avait peur de rien, ni du rire sarcastique des jaloux et des fainéants, ni de la méchanceté des salons littéraires. Il m’a appris à me libérer de tous les carcans, et à forger mon propre chemin, à écrire librement, à penser, jusqu’à devenir un génial mégalomane (rires).

    (Propos recueillis par Jobnel Pierre)

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