Seize ans après le séisme meurtrier qui a dévasté Haïti, les blessures ne sont pas encore cicatrisées. Coup de projecteur sur le documentaire « Haïti, la blessure de l’âme », réalisé, en 2010, par Cécile Allegra.
Par Claude Gilles
« Ici, les gens sont aussi fissurés que leurs maisons », synthétise Camille-Louis, psychologue haïtien cité dans un résumé du documentaire. Une blessure inouïe rendant compte du choc post-traumatique subi par les Haïtiens à travers des témoignages d’une authenticité inaccoutumée. Invité aux Assises du journalisme et de l’information à Strasbourg, en novembre 2010, j’ai décrit l’image d’une presse haïtienne en lambeaux avec notamment des stations de radio qui ont opéré pendant des semaines grâce à du matériel récupéré dans les décombres.
« Ici, les gens sont aussi fissurés que leurs maisons »
Comme si ma déprime n’était pas assez grande, j’ai assisté à la projection du poignant documentaire « Haïti, la blessure de l’âme », qui clôturait les assises. Haïti, à l’époque, s’apprêtait à célébrer le premier anniversaire du drame collectif. Arrivé à point nommé, le documentaire se démarque par sa valeur didactique, touchant un chantier jusque-là négligé dans un processus de reconstruction qui tient encore du simple souhait.
De nombreux Haïtiens souffrent d’un mal insidieux, a constaté le psychologue Elyzée Leseulson qui a ausculté des dizaines de personnes depuis la tragédie : perte d’appétit, cauchemars à répétition, prostration, sensations d’étouffement, paniques subites… Toutes présentent les symptômes d’un stress post-traumatique aigu.
À chacun sa pathologie, certes, mais pour chacun l’histoire personnelle et ses répercussions a croisé l’histoire publique. Le phénomène est massif : enfants, ados, adultes, personne n’est épargné. Selon le psychologue, plus de 90 % de la population haïtienne est touchée. Et ce n’est qu’un début. Peut-on reconstruire un pays quand les âmes sont détruites, s’interroge Jacques Weber, l’imposante voix de la narration de « Haïti, la blessure de l’âme » ?
Le chantier de la réhabilitation des humains s’avère pharaonique dans un pays où les malades mentaux ont toujours été marginalisés au sein de leurs familles et dans la société. En l’absence d’hôpitaux psychiatriques et de réaction des pouvoirs publics, ils errent dans les rues. Les causes de cette stigmatisation sont le plus souvent d’ordre culturel. Pour certains, la maladie mentale aurait des origines mystiques.
Le documentaire, qui peint aussi la situation catastrophique de l’hôpital psychiatrique Mars et Kline – le seul dont dispose le pays –, ne s’arrête pas aux seules victimes du cru. Les auteurs ont en effet suivi des Haïtiens, soignants ou souffrants issus de toutes les couches sociales ainsi que des Français, secouristes, eux aussi touchés.
Le film servait de support à un débat sur la « surexposition médiatique » lors de la soirée de clôture des Assises du journalisme et de l’information à Strasbourg. Ce film montre comment le peuple haïtien essaie de se libérer de la douleur qui l’afflige par des cérémonies collectives.
Pour un, l’ambassadeur français en Haïti, lors du séisme, Didier Le Bret ne pouvait contenir ses larmes. La douleur était atroce pour le diplomate qui a accepté de se livrer dans un entretien intimiste et émouvant en racontant pour la première fois ses difficultés personnelles, « son » trauma haïtien. « Ce film est né d’une conviction, d’un engagement personnel très fort. Pour tourner ce film, j’ai laissé ma fille de quatre mois; Raoul Seigneur, chef opérateur et preneur de vue, est parti alors que sa femme en était au septième mois de grossesse », a expliqué Cécile Allegra à l’issue de l’avant-première à Strasbourg.
Dormir avec des fantômes
Malgré lui, Auguste a dû brûler le corps de son fils qu’il tentait en vain d’extraire des décombres avant d’amputer sa fille prise aux pièges des décombres.
Alors que Port-au-Prince regorgeait encore de cadavres en putréfaction, ils débarquaient et tombaient sur Carlo Auguste. « Nous avons été complètement bouleversés et nous avons même eu du mal à tourner, tant nous pleurions pendant l’interview », poursuit la réalisatrice. Et pour cause… Carlo Auguste, une ancienne star du basket-ball, a perdu une vie entière dans les 35 secondes meurtrières : femme et enfants. Dans son quartier, seulement un habitant sur dix a survécu. Malgré lui, Auguste a dû brûler le corps de son fils qu’il tentait en vain d’extraire des décombres avant d’amputer sa fille prise aux pièges des décombres.
« Le soir, je dors avec des fantômes », se lamente l’ancienne star du basket-ball.
« Le soir, je dors avec des fantômes », se lamente l’ancienne star du basket-ball. Il a aussi perdu sa dulcinée après 26 ans de vie commune. Ce témoignage à lui seul résume le drame psychique et l’élève à une dimension commune. De quoi pousser la réalisatrice à formuler des vœux pour ce peuple meurtri. « Nous espérons de toutes nos forces, dit-elle, faire prendre conscience qu’en Haïti, il est urgent de soigner les âmes des Haïtiens. Avant même de parler de reconstruction matérielle. »


