Titulaire d’un doctorat en géographie, maître de conférences à l’Université Panthéon-Sorbonne, écrivain et chercheur, Jean Marie Théodat est le rédacteur invité de la dix-neuvième édition de COM1. Pour l’occasion, l’auteur de L’art (d’être) nègre – Carnets de terrain. Pratique géographique et aires culturelles – revient sur la « rançon » dont Haïti a dû s’acquitter auprès de la France, il y a 200 ans.
Par Jean-Marie Théodat
Le 17 avril 2025, le président français Emmanuel Macron annonce la création d’une Commission formée d’historiens haïtiens et français pour analyser l’impact de la dette imposée par la France à Haïti en 1825.
Il s’agit de la réponse officielle de la France à la demande solennelle adressée par le président haïtien Leslie Voltaire le 1 janvier 2025 en vue de remboursement de la somme que Haïti a dû verser à la France pour la reconnaissance de son indépendance proclamée en 1804 après la défaite française de Vertières le 18 novembre 1803. Soit un montant global de 150 millions de francs-or.
Pour les Haïtiens il s’agit de récupérer une rançon indue, un versement consenti sous la menace d’un ultimatum en juillet 1825 à l’occasion de la mission du baron de Mackau. Le terme « rançon » est ici justifié par le caractère odieux des indemnités versées par les descendants d’esclaves aux héritiers de leurs anciens maîtres.
Pour les Français, il s’agit de la reconnaissance d’une dette morale, pour reprendre les propos du président François Hollande lors de sa visite à Port-au-Prince en 2015. L’invitation à regarder vers l’avenir contenu dans la déclaration d’Emmanuel Macron relève de l’exercice de style visant à apaiser le débat. Mais c’est aussi la porte ouverte à une coopération plus généreuse et plus attentive aux doléances haïtiennes.
Dette ou rançon ? Les dés sont jetés sur les réseaux sociaux, mais il appartient aux experts de trancher. Leur marge de manœuvre est un chemin de crête entre les évaluations haïtiennes qui s’élèvent à plusieurs dizaines de milliards de dollars et la situation financière contrainte de la France.
Le propos c’est d’éclairer le débat en mettant en perspective la valeur sémantique des deux termes qui renvoient à une dissymétrie des rapports dans une dialectique des forces où le plus fort n’est pas toujours assuré de gagner.
Deux cents ans de solitude haïtienne
En cette année de commémoration de la signature de l’Ordonnance de Charles X, « octroyant » son indépendance à l’ancienne colonie française de Saint-Domingue, l’actualité fourmille de publications et d’articles qui ont fini par transformer une question d’intérêt historique connu dans les seuls cercles académiques, en phénomène de masse débattu sur les réseaux sociaux. Cet épisode, largement ignoré du roman national français et haïtien, est revenu comme un fantôme hanter les relations entre les deux nations. D’aucuns s’interrogent à présent sur la légitimité des demandes, par Haïti, de remboursement de la « dette de l’indépendance ».
Pour ma part, je me suis surtout intéressé au paradoxe du versement d’une rançon par le vainqueur au vaincu. À travers le concept de « géopolitique des faibles », j’ai proposé une clé d’interprétation. Deux États en quête de légitimité qui s’appuient l’un sur l’autre pour exister : sur la scène Caraïbe pour la France, après la défaite de 1803 et la vente de la Louisiane ; sur la scène mondiale pour Haïti, un État marron non reconnu par personne.
Toute dette suppose une dialectique, une interaction entre des partenaires, avec d’un côté un engagement, et de l’autre une attente légitime, qui ne prennent fin qu’à extinction complète de ladite dette.
Qu’il s’agisse d’une dette matérielle ou d’une dette symbolique, la dialectique se caractérise par la réversibilité du lien ici fondé sur la parole donnée. Celle-ci tient alors lieu de monnaie d’échange dont la valeur dépend de la capacité des deux partis à la respecter.
Lorsqu’il s’agit d’un rapport entre des personnes civiles, cela prend la forme d’un engagement scellé devant les autorités publiques. Celles-ci, en cas de litige, peuvent intervenir pour trancher. C’est pour cela qu’il existe des tribunaux, des avocats et des juges. Pour expédier ce type d’affaires, il existe des lois et une jurisprudence qui permettent en toute occasion de trouver une entente entre les protagonistes. C’est la condition de la paix sociale et de la bonne marche d’une société : des lois sûres et une justice fiable.
Il en va tout autrement lorsqu’il s’agit de relations internationales. Les États sont des monstres froids : leurs engagements les plus sacrés peuvent être dénoncés par décision unilatérale lorsque leurs intérêts vitaux sont en jeu. Leur souveraineté ne souffre aucun empiètement d’une justice exogène.


