Par Sandrellie Séraphin
C’est la saison des floraisons ! Pour parer les façades de sa politique étrangère, le président français, Emmanuel Macron, a annoncé, début avril, la mise en place d’une commission franco-haïtienne d’historiens pour formuler des « recommandations » sur « la très lourde indemnité financière » imposée par la France à Haïti, son ex-colonie.
Contexte spatio-temporel : on est en 1825. Une ordonnance du Roi Charles X oblige la jeune nation haïtienne à payer une indemnité faramineuse comme gage de la reconnaissance de son indépendance, pourtant acquise au prix du sang en 1803. Boyer, président haïtien d’alors, 500 canons visés sur la tempe et sous la menace de voir raser sa capitale, est sommé par le gouverneur réactionnaire français de verser 150 millions de francs OR. Ostracisée et sans reconnaissance étrangère, confinée à ses seules frontières, la première République noire indépendante qui a mis en déroute l’armée napoléonienne doit impérativement préserver sa liberté et souhaite une reconnaissance internationale.
Cette rançon, destinée à dédommager les anciens colons français pour la perte de leurs biens à Saint-Domingue, représentait trois fois le Produit intérieur brut (PIB) d’Haïti à l’époque.
PARADOXE DE LA RANÇON DU VAINQUEUR AU VAINCU
Haïti a ainsi dû contracter un emprunt auprès de la CIC, une banque française, pour respecter des annuités de 30 millions de francs qui représentaient 10 fois son budget annuel. Elle soldera cette dette jusqu’au milieu des années 1950…Une double dette financière : l’indemnité de l’ordonnance qu’elle devrait verser et l’emprunt à des taux usuriers contracté auprès de la banque pour honorer ces indemnités, vont entraver le développement d’Haïti.
Une dette, surtout morale pour l’ancien colonisateur. Moralité loin de celle évoquée par François Hollande, en 2013, lors de son déplacement en Guadeloupe, arguant qu’il allait se rendre à Haïti pour « s’acquitter à son tour de la dette que nous avons ». « Dette morale bien sûr », avait dû préciser l’Élysée. Dette morale disons-nous par le scandale d’extorquer des esclaves pour dédommager leurs anciens colons.
Indemnité à rembourser, intérêts de 6% sur prêts, pacte néocolonial, sous-développement induit.
Le capitalisme français fondé sur le colonialisme aura raison de la jeune nation et des ressources qui auraient dû servir au développement du pays.
200 ans après, Macron estime cette indemnité « exorbitante » et déplore « une forme d’injustice sociale initiale ».
Hypothèses théoriques : réparation, restitution! Déjà, lors des turbulences politico-sociales de 2003-2004, Jean-Bertrand Aristide, président d’Haïti à l’époque, a agité la question de la restitution.
Dans le rapport qu’il consacre, en 2004, aux relations franco-haïtiennes à la demande de Dominique de Villepin, alors chef de la diplomatie française, Régis Debray évoque « un sujet réputé sans objet par le ministère des Affaires étrangères. »
2013, le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) avait annoncé vouloir porter plainte contre la Caisse des dépôts pour complicité de crime contre l’humanité.
La réparation, avant d’être une finalité, est un processus, un engagement vers un rapport nouveau.
Cette annonce de Macron a remis à l’agenda un sujet de discorde entre la France et ses anciennes colonies mais constitue néanmoins une étape décisive dans le processus de réconciliation. « Il faut s’approcher au plus près de la vérité historique, et avoir le courage de la dire » disait Jean Jaurès.
Par la simple reconnaissance des faits, la France permet d’envisager cette sorte de réconciliation mémorielle.
On craint que cette commission telle que commandée par la France ne soit pas une commission type floraison de saison. Quid du rapport de la Commission Duclert remis à Macron en 2021 sur le génocide des Tutsis au Rwanda? Du rapport de la Commission Stora sur la mémoire de la colonisation de l’Algérie en 2021? De celui de la commission Ramondy sur le Cameroun, remis en 2023? Tous sans suites…
Le New York Times a déjà consacré une longue série d’enquêtes sur le sujet. La commission lancée par Macron est appelée à éclairer les dimensions de ce passé commun, lit-on dans sa note de mission.
Traduisons. La finalité de ce rapport sera diplomatique. Elle ne sera peut-être pas économique, la France actuellement est criblée de dettes et de déficits. Pragmatisme oblige, le rapport ne sera pas non plus d’une finalité historienne. Les vérités sont déjà établies. Le carcan épistémologique de la démarche est le spectre restreint de son archivistique. Haïti n’ayant pas d’archives, cette commission gageons-le, travaillera exclusivement sur les archives françaises, c’est-à-dire sur des archives écrites d’État.
Ce n’est pas d’abord à la France, ni à elle seule de réfléchir sur la restitution, ce n’est pas à elle non plus de déterminer les formes de cette restitution !
La Commission des possibles qu’on espère devrait être à l’initiative d’Haïti. Le rapport qu’elle accouchera devra déboucher sur une conclusion à caractère juridique obligeant la France à restituer.
C’est à cette finalité juridique qu’on reconnaîtra l’efficacité particulière de cette commission.


