Fabienne Colas n’est pas du genre à s’asseoir sur ses lauriers. Énergique, créative et travailleuse acharnée, elle enchaîne les projets. Tout simplement parce que c’est la meilleure façon pour elle d’honorer ses talents.
Par Marie-Carole Daigle
On pourrait presque dire que Fabienne Colas a vécu deux vies. Une première en Haïti, où elle naît, fait ses études et mène une carrière florissante. Puis vient une période de remise en question, comme si tout ce qu’elle avait bâti ne lui suffisait plus.
La seconde commence en 2003. Elle fait alors un véritable reset de sa vie en repartant de zéro à Montréal. Elle s’impose ce saut dans le vide comme un défi personnel : se prouver qu’elle peut réussir loin de tout ce qu’elle connaît déjà. Simplement par sa détermination et son talent.
« Toute jeune, en Haïti, j’ai découvert l’entrepreneuriat. En fait, dès l’école primaire, j’ai obtenu la rare permission d’avoir ma petite “boutique” dans la cour de récréation. J’adorais faire plaisir aux gens en leur proposant des vêtements et des produits de beauté. Rapidement, je suis entrée sur le marché du travail. J’ai décroché des premiers rôles au cinéma, remporté des prix d’interprétation et tourné dans des publicités. Puis, au début de la vingtaine, j’ai vécu à la fois le sentiment bizarre d’avoir fait le tour du jardin et une forme de syndrome de l’imposteur. Je me répétais : “À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire”… Je me demandais si l’on me choisissait pour mon talent ou simplement parce que mon nom attirait l’attention. C’est à ce moment-là que je me suis dit :
“Je vais repartir de rien, au Québec. Si je réussis là-bas, ce sera parce que j’ai réellement ce qu’il faut.”
« Le destin m’a prise au mot. Alors qu’en Haïti, tout me semblait facile, ici, les portes restaient fermées. On me reprochait mon accent… On me faisait sentir que j’étais différente… Ma plus grande joie, c’est lorsque j’ai fini par obtenir un rôle dans la série Watatatow, que je connaissais parce que je la regardais, enfant, à la télévision d’État en Haïti. À la même époque, j’ai commencé à importer des VHS de films haïtiens, car je trouvais inconcevable que les gens de ma communauté soient privés d’œuvres qui leur ressemblent. »
À l’aide de deux autres personnes, Fabienne recrée alors ici la Fondation Colas, un organisme qu’elle avait déjà fondé en Haïti, mais dont la mission était différente. Son but : bâtir des ponts et favoriser l’éducation, l’inclusion et la diversité à travers les arts. Premier projet : le Festival du film haïtien de Montréal, devenu cinq ans plus tard le Festival international du Film Black de Montréal.
Gestion de douze festivals
The rest is history : la fondation Colas a jusqu’ici lancé 12 festivals ici, ailleurs au Canada et à l’international, dont Haïti en folie. Elle a aussi créé l’Institut FestWave, qui accompagne les créateurs noirs et les talents sous-représentés du milieu du cinéma et de la télévision. « Depuis la pandémie, nous avons formé au moins une centaine de réalisateurs », souligne celle qui a été nommée Personnalité de l’année en culture par le journal La Presse en 2018 et lauréate en 2019 du palmarès des 100 Canadiennes les plus influentes du Women’s Executive Network, présenté par KPMG.
Toutes ces initiatives ont amené la Fondation Colas à vouloir disposer d’un lieu de diffusion bien à elle. C’est ainsi qu’elle a acquis un fleuron de la culture québécoise, l’ancien théâtre Cartier, dirigé il y a près de 100 ans par l’emblématique Rose Ouellette. Rebaptisé « Théâtre Colas », il se trouve dans le quartier de Petite-Bourgogne (arrondissement Saint-Henri), l’un des berceaux du jazz et du blues montréalais.
« Nous travaillons pour les prochaines générations, car ce théâtre fait partie de notre patrimoine culturel, mentionne Fabienne Colas. Le gouvernement du Québec a intérêt à contribuer avec nous à la préservation d’un tel joyau. Nous aimerions le rouvrir au plus tard pour son centenaire, en 2029. Dans 100 ans, il faudrait que les gens puissent se dire : “Ce gouvernement-là a eu l’audace de préserver un lieu exceptionnel.” Remettons-le en valeur, et les gens auront envie de se le réapproprier. »
En 2019, Fabienne Colas a reçu le prix Relève Femme d’exception de la Fédération des chambres de commerce du Québec. Et pourtant, « c’est le plus grand projet de toute ma vie », assure-t-elle. « J’ai un attachement profond aux salles obscures, parce que c’est un merveilleux outil de tissu social. Il se passe quelque chose de touchant quand des inconnus choisissent de vivre ensemble une même expérience. Pendant quelques heures, ils rient, réfléchissent ou sont bouleversés au même rythme. Tout à coup, on ne voit plus l’autre de la même manière. La culture a ce pouvoir précieux de rassembler les gens. »





