Il suffit de quelques secondes pour le constater : Pierre Richard Thomas fait partie de ceux qui sont incapables de rester immobiles devant une injustice. Portrait d’un citoyen engagé pour qui l’action va de soi, surtout quand il est question de défendre des minorités qui n’ont pas encore trouvé les mots ni les moyens de le faire.
Par Marie-Carole Daigle
Pierre Richard Thomas avait 15 ans lorsqu’il s’est porté à la défense des droits des élèves comme lui, à Haïti. Depuis, la flamme de l’engagement brûle toujours en lui. « C’est vrai qu’il fallait être très audacieux, en 1992, pour exprimer des revendications comme nous l’avons fait. Et franchement, je ne sais pas d’où ça me vient ! » reconnaît dans un sourire celui qui est aujourd’hui enseignant en informatique à l’École des métiers de l’informatique, du commerce et de l’administration (EMICA Montréal). Manifestations, organisation de paysans, radio communautaire… Pierre Richard est depuis son adolescence un militant dans l’âme, un artisan infatigable de l’action sociale.
Le déménagement de toute la famille au Québec n’a en rien freiné sa contribution aux luttes sociales. « À Montréal, ma volonté de m’engager concrètement m’a d’abord mené vers la télévision communautaire Frontenac, dont je suis toujours administrateur. C’est là que j’ai vraiment commencé à comprendre notre société québécoise. » (Pour l’anecdote, précisons que notre interviewé a en effet rapidement reçu un cours Québec 101 de ses pairs après avoir fait un certain 24 juin un premier montage d’émission qu’il avait accompagné du… Ô Canada !)
« J’ai aussi fait du bénévolat auprès de l’église catholique de la communauté haïtienne, puis mon ami Rony Sanon et moi avons fondé un organisme appelé Lakay Média. L’idée, c’était de faire rayonner la communauté noire ’autrement’ à la télévision. Lakay signifie ‘maison’ en créole. Nous avons voulu créer un espace pour se connecter, se rejoindre — un chez-nous ! »
L’OSBL a ainsi fait connaître bon nombre de personnalités inspirantes dont les grandes chaînes ne parlaient pas beaucoup. « Il était difficile de percer, mais nous avons réussi à donner une autre image de notre communauté. Or, il restait un frein : le profilage racial. C’est ce qui a amené Lakay Média à se réorienter pour ne s’appeler désormais que ‘Lakay’ et devenir davantage un organisme de défense des minorités », poursuit celui qui est maintenant directeur général de l’organisme.
Une cause dont il est le visage
« Il y a une dizaine d’années, plusieurs personnes de la communauté, notamment des couples mixtes, me racontaient que, dès que le conjoint afrodescendant prenait le volant seul, il se faisait intercepter par les autorités policières même s’il n’avait pas commis d’infraction, raconte Pierre Richard. On a d’abord pensé qu’il s’agissait de faits isolés, puis j’ai constaté que ce n’était pas le cas. Le rapport d’une étude menée en 2021 par l’Université de Montréal démontre en fait que, à Repentigny, un afrodescendant courait de quatre à cinq fois plus de risques qu’un autre de se faire ainsi intercepter. »
Pierre Richard et son équipe sont intervenus auprès des autorités municipales, ils ont incité les gens à faire des plaintes puis demandé qu’on modifie le code de déontologie policière. D’autres villes ont suivi l’exemple, et l’élan s’est propagé. L’étincelle allumée par Lakay s’est répandue dans d’autres villes.
Ce que vivent certaines minorités sous l’effet du profilage bouleverse profondément le DG de Lakay. « Le profilage racial a des conséquences psychologiques et économiques ! Pensons seulement aux tentatives de suicide, à l’impact sur l’estime de soi des enfants touchés », déplore-t-il.
Sur le terrain, on sait que l’organisme agit. « La population est désormais sensibilisée. Elle est davantage portée à publier des images, à dénoncer », note le militant.
Peut-on crier victoire ? « C’est certain que le profilage racial ne va pas cesser du jour au lendemain, tempère-t-il. Cette lutte, ce n’est pas un 100 mètres, mais un marathon : ça va prendre du temps », assure-t-il avec sa détermination tranquille.
« J’espère de tout cœur qu’un véritable vivre-ensemble va se réaliser, conclut-il. Car dans les faits, le vivre-ensemble existe déjà : nous fréquentons les mêmes commerces, nos enfants jouent ensemble, et les couples mixtes se multiplient. Mais il faut aller plus loin. Si le racisme freine la progression d’une personne, l’empêche de trouver un logement ou l’expose aux préjugés, il lui est difficile de s’épanouir pleinement. » Les activités organisées par Lakay au cours de l’année, notamment pendant le Mois de l’histoire des Noirs, permettent de consolider la fierté.
Il reste du chemin à parcourir, mais difficile d’imaginer quelqu’un de plus résolu que Pierre Thomas pour poursuivre ce combat.
| Des outils concretsPrésence auprès des familles, tradition de la soupe joumou le 1er janvier, activités dans les écoles… Lakay concrétise la fierté des minorités et sa mission d’une foule de façons. Le jeu Eyes of Justice, qui propose une expérience de réalité virtuelle simulant des scénarios d’injustice, provoque la réflexion et outille les participants. Il est accompagné d’une trousse complète qui permet d’organiser une activité dans les écoles, maisons de jeunes, services municipaux, etc.
Plus de détails https://lakaymedia.org/eyesofjustice/ Courriel: pierre-richard.thomas@lakay.quebec |
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