Autres
    AccueilSignéLa pianiste Marianne Parker joue Gifrants

    La pianiste Marianne Parker joue Gifrants

    Published on

    spot_img

    Le musicologue Claude Dauphin est le rédacteur invité de la dixième 100% féminin de COM1. L’auteur de l’Histoire du style musical d’Haïti nous plonge dans l’univers musical de Marianne Parker. Dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs 2024, la pianiste américaine joue Gifrants.  

    Le samedi 10 février dernier, un public de mélomanes fervents envahissait la salle Oliver Jones de la Maison culturelle et communautaire de Montréal-Nord pour assister au récital de piano constitué d’œuvres haïtiennes classiques interprétées par la réputée pianiste américaine Marianne Parker. Coordination réussie des producteurs de l’événement (MEL Productions et Société de recherche et de diffusion de la musique haïtienne) ? Curiosité d’un public en quête de répertoires nouveaux ? Une heureuse combinaison de ces deux motifs justifiait le franc succès de cette émouvante soirée de concert.

    Parlons d’abord du répertoire inhabituel de ce programme de musique classique. En vedette sur l’affiche avec la pianiste, le compositeur haïtien établi en région montréalaise, Gifrants, jouit d’une réputation solidement acquise chez les mélomanes courtisés par les deux producteurs. S’il œuvre dans la chanson jazzée d’inspiration créole, Gifrants s’impose surtout comme compositeur classique dont l’œuvre s’adresse au quatuor à cordes, à l’orchestre symphonique et au piano. Le récital de Marianne Parker était voué à l’exécution d’une de ses compositions récentes intitulée Pyano sa, dont le CD, enregistré par la même interprète, circule déjà depuis novembre 2020. Mais loin de se limiter à Pyano sa, ce récital jonglait avec le concept de l’intercalation. En effet, Marianne Parker est allée puiser aussi dans Etensèl, un autre recueil de Gifrants. Et, pour varier encore plus ses sources, la pianiste, qui défend d’autres compositeurs haïtiens d’héritage romantique comme Edmond Saintonge (1861-1907) et Ludovic Lamothe (1882-1953), eut la fantaisie d’intercaler entre les mouvements aux accents modernes et exploratoires de Gifrants, des pièces choisies chez ces deux devanciers de l’École nationale de composition classique d’Haïti. Cette heureuse diversité de langages et de styles mit en évidence les propriétés de chaque période tout en dévoilant l’ampleur et la variété du domaine de l’expression musicale si riche de la culture haïtienne.

    Deux pièces de Pyano sa de Gifrants ouvraient le récital : « Emosyon » et « Pièce enfantine ». Marianne Parker prenait visiblement plaisir à taquiner les touches de son clavier en parcourant la diversité des nuances exposées dans « Emosyon » : notes piquées, notes accentuées, notes piquées et accentuées, notes pointées, mais piquées, trait decrescendo arrêté par un staccato impératif. Une telle variété de jeux exige une attention soutenue et infaillible de la part de l’interprète. De fil en aiguille, l’auditoire a été conduit dans un univers ludique qui culminait avec le rondo de la Pièce enfantine fondée sur une libre et capricieuse exploration des registres extrêmes du clavier tout aussi virtuose qu’Emosyon.

    Le concert bifurqua alors vers le style dansant, enrubanné, romantique et nostalgique, teinté d’hispanismes de Ludovic Lamothe. En effet, la Danza No 3 de cet incontournable compositeur nationaliste haïtien de la première ère contrastait radicalement avec le mode enjoué et zigzagant des deux premières pièces de Gifrants.

    Après Lamothe, retour à Gifrants avec Sansasyon, une pièce extraite du recueil Etensèl. Puis la page se tourne de nouveau vers Lamothe dont la Danza No 4 ramène aux danses nostalgiques drapées dans des volutes d’élégance et de ritournelles louvoyantes.

    Deux pièces modernes réorientent l’attention vers le compositeur en vedette : Yanvalou Ginen et Balad damou de Gifrants. Inspiré d’une danse rituelle du vaudou souple et ondulante, le Yanvalou de Gifrants exacerbe le drame rituel qui se joue quand le fidèle en transe est disputé par deux esprits rivaux et menaçants dits lwa bosal que les adeptes du culte se représentent comme venant directement de Guinée. La tension s’apaise dans une section « gracioso » où la métaphore des tambours dans le grave du piano répond en contrepoint au motif d’un cri d’oiseau dans l’aigu. Alors surgit Balad damou qui confirme l’habileté du compositeur à jouer des contrastes : envolées lyriques, marquées « amoroso » dans la partition, et épisodes échevelés, marqués « con fuoco ». La pièce demeure dominée par un ostinato de la basse symbolisant la promenade des amoureux.

    Suivent les trois Pages intimes d’Edmond Saintonge, « Désespérance », « Mélancholie » et « Causerie sentimentale », essence du romantisme de ce compositeur à la destinée tragique, anticipateur de l’École nationale de la composition musicale haïtienne. 

    Arôme musical de Gifrants, dernier morceau du cycle Pyano sa, a été choisi par Marianne Parker pour conclure son émouvant récital. L’expression naît dans le grave du piano d’où un magma sonore s’exhale en arpèges ascendants flottant comme nuages de parfum dans l’air.

    Le public ravi exprima son émerveillement par des applaudissements nourris et chaleureux malgré le regret justifié de plusieurs mélomanes qu’un si merveilleux récital ait été altéré par l’amplification artificielle du piano dont l’acoustique naturelle aurait rehaussé davantage encore le jeu d’une interprète si inspirée.

    Par Claude Dauphin, musicologue

    Auteur de l’Histoire du style musical d’Haïti

    (Montréal, éd. Mémoire d’encrier, 2014)

    Latest articles

    Du courage au succès : Ces étoiles venues d’ailleurs qui inspirent le Québec

    Le gala N.E.V.A. — pour Nos Étoiles Venues d’Ailleurs — porte bien son nom....

    AUGUSTIN ROSIER : LÀ OÙ LA PEINTURE RENAÎT DES DÉBRIS

    De Port-au-Prince aux scènes artistiques internationales, Augustin Rosier s’est construit une carrière marquée par...

    Isaac Bosquet : De l’armée canadienne à DameSara

    Avec ses six pieds 4 pouces et sa carrure imposante, Isaac Bosquet est taillé...

    DameSara prend ses quartiers à Montréal-Nord

    À Montréal-Nord, une personne sur quatre s’identifie comme noire. Des membres d’une communauté susceptible...

    More like this

    Du courage au succès : Ces étoiles venues d’ailleurs qui inspirent le Québec

    Le gala N.E.V.A. — pour Nos Étoiles Venues d’Ailleurs — porte bien son nom....

    AUGUSTIN ROSIER : LÀ OÙ LA PEINTURE RENAÎT DES DÉBRIS

    De Port-au-Prince aux scènes artistiques internationales, Augustin Rosier s’est construit une carrière marquée par...

    Isaac Bosquet : De l’armée canadienne à DameSara

    Avec ses six pieds 4 pouces et sa carrure imposante, Isaac Bosquet est taillé...