Par André Lachance
Je ne sais pas si c’est à cause de mon allure un brin décrépite – j’ai vu passer jusqu’ici quelque 75 printemps– mais à chaque fois que j’ai pris métro et autobus montréalais ces derniers temps, quelqu’un s’est spontanément levé pour me céder sa place. Au début, j’étais un peu vexé, quoique content d’avoir une place assise dans un compartiment bondé. Mais je ne pouvais m’empêcher de penser en mon for intérieur « Ai-je l’air aussi vieux que ça ? »
Bien vite, je me suis dit que cette marque de civilité était le signe que quelque chose était en train de changer pour le mieux dans notre société, en dépit de l’incessant massage médiatique où crimes, corruption et guerres occupent le devant de la scène. Marques de civilité d’autant plus remarquables qu’elles étaient le fait d’hommes et de femmes jeunes et manifestement issues de l’immigration antillaise ou africaine…
Assis confortablement, je suis parfois parvenu à saisir quelques bribes de conversations qui m’ont fait comprendre que j’avais affaire à de jeunes Québécois d’origine haïtienne. C’est que j’ai fréquenté maintes fois la Perle ternie des Antilles et œuvré quelques années au journal Le Nouvelliste, rue du Centre à Port-au-Prince. Certes, mon créole n’est pas parfait, mais me permet néanmoins de me tirer d’affaire. M ap degaje, tankou n ap di !
Tout ça pour dire que je constate une discordance entre la réalité vécue dans les transports publics montréalais et l’image négative accolée trop souvent aux personnes noires dans les médias et les réseaux sociaux. Bien sûr, les gangs de rue qui pratiquent extorsions, vente de drogue, prostitution, violence elatrye dans certains secteurs de l’agglomération montréalaise y sont pour quelque chose. Tout comme les médias – qui font pourtant attention à ne pas les réduire à leur seule couleur de peau ou origine ethnique – ne peuvent laisser passer leurs gestes sous silence. Ce qui est triste pour les minorités, pas seulement au Québec, mais partout dans le monde, c’est que chaque fois que l’un des leurs commet un acte répréhensible qui se retrouve en un des médias, c’est toute la communauté qui en paie insidieusement le prix.
Les conséquences sur l’image de l’Autre, pour rappeler un thème ressuscité récemment dans l’actualité, sont catastrophiques pour le vivre-ensemble. Je ne parle pas ici seulement du profilage racial, que pratiquent encore certains policiers. Ni du fait que les personnes noires sont surreprésentées dans le système de justice pénale du Canada, en tant que victimes ou personnes accusées ou condamnées pour un crime. Ni de la difficulté qu’ont certains afro-caribéens de trouver à se loger, etc. En effet, combien de ces hommes et femmes de bien – qui pour la plupart travaillent dur et sont d’excellents citoyens – n’ont-ils pas à un moment ou l’autre de leur vie été en butte à une forme d’humiliation ou de rejet ? Un rejet fondé sur l’ignorance, mais qui nourrit à son tour un sentiment de victimisation, celui-ci entériné en quelque sorte par la machine médiatique.
On tourne ainsi en rond. C’est pourquoi je vois dans la civilité – avec l’éducation et le travail, bien sûr – l’une des façons de sortir de ce cercle vicieux. Car quels meilleurs ambassadeurs d’une communauté minoritaire que ses fils et ses filles qui font preuve de courtoisie dans toutes leurs interactions sociales ? En particulier dans les transports publics, en cédant leur place aux vieux Blancs décrépits…


