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    Les cerveaux migrateurs

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    Par André Lachance

    Pendant plusieurs années, j’ai agi bénévolement comme formateur auprès de journalistes œuvrant dans les grands médias haïtiens, au quotidien Le Nouvelliste, au journal Le Matin et à Radio Ginen. J’y ai travaillé autant avec de jeunes journalistes débutants qu’avec des collègues plus expérimentés, partageant avec eux des conditions de travail parfois difficiles et vivant des expériences professionnelles et humaines inoubliables.

    Au fil des mois et des années passés tant dans les salles de rédaction qu’en reportage sur le terrain, j’ai pris conscience de l’extraordinaire somme de talents dont est dotée la société haïtienne, et ce dans tous les domaines. Des talents qui ne demandent qu’à s’épanouir, trop souvent bridés par les réflexes égoïstes d’une société profondément inégalitaire. Une société où le riche méprise le pauvre, où l’individu ne vaut aux yeux des puissants que par ce qu’il possède ou par la couche sociale d’où il vient.

    On comprend bien pourquoi certains essaient d’y échapper. C’est le cas de plusieurs journalistes, certes, mais aussi de centaines de milliers d’honnêtes citoyens haïtiens découragés par l’absence d’opportunités que devrait normalement leur offrir leur pays. Cette fuite des cerveaux – ce sont souvent les plus éduqués qui partent bien que certains s’entêtent à y demeurer par amour de leur pays – s’est accentuée depuis que Port-au-Prince et certaines communes rurales croupissent sous la férule de gangs armés. Déjà en 2022, la Banque mondiale estimait que 8 diplômés haïtiens sur 10 vivaient à l’étranger. La même année, Haïti figurait en 10e place sur les 177 pays dits « à cerveaux migrateurs ». La situation ne s’est pas améliorée depuis !

    « Je ne veux pas vous voir installés à Montréal dans 4 ou 5 ans » ai-je souvent dit à mes jeunes collègues journalistes, leur expliquant qu’Haïti avait besoin de gens bien formés pour relever le pays. Dix ans plus tard, force est de constater que la réalité a pris le dessus sur mes exhortations. Je ne compte plus les journalistes avec lesquels j’ai travaillé de 2005 à 2013 qui sont maintenant installés au Québec, au Canada et aux États-Unis. Cela me désole évidemment mais je ne leur lancerai sûrement pas la première pierre. À leur place, j’aurais probablement fait la même chose…

    N’empêche qu’il s’agit-là d’une tragédie pour Haïti. Car comment le pays parviendra-t-il à sortir du cycle débilitant des crises qui se succèdent, une catastrophe – sociale, sécuritaire, naturelle – chassant l’autre ? Et ce n’est pas l’aide internationale – le Canada, second bailleur de fonds après les États-Unis, a versé quelque 2 milliards depuis 2010 en Haïti – qui risque d’inverser le cours des choses. Au contraire.

    En effet, nombre de pays riches, dont le Canada, ont adopté depuis un quart de siècle des politiques migratoires ayant pour conséquence d’attirer des diplômés de partout dans le monde. Résultat, en Afrique comme en Amérique latine, dans les Antilles comme au Proche-Orient, enseignants, techniciens, fonctionnaires, ingénieurs, chefs d’entreprises, infirmières et latriye font la file auprès des consulats et ambassades afin d’obtenir le précieux sésame qui leur permettra d’échapper enfin à l’insécurité physique et économique. Tous les secteurs d’activité sont touchés par cette fuite massive de compétences, souvent peu reconnues sur le marché du travail des pays riches. Ces derniers en profitent d’ailleurs beaucoup, aux premiers rangs desquels les États-Unis et le Canada aux prises avec de graves pénuries de main-d’œuvre, notamment dans leurs systèmes de santé pendant la récente pandémie de Covid 19.

    Certes, l’argent envoyé par les membres de la diaspora haïtienne – forte de 165 000 personnes au Canada, dont la grande majorité au Québec – permet à des dizaines de milliers de familles de survivre d’un mois sur l’autre. Les plus optimistes croient aussi qu’à long terme, les liens qui se créent au fil des ans entre Haïti et les pays dits développés sont de nature à favoriser les échanges commerciaux et technologiques et que les nouvelles connaissances académiques ou professionnelles acquises profiteront un jour au pays d’origine. À condition, évidemment, que le retour au pays natal des cerveaux migrateurs se concrétise un jour.

    Mais tant que la sécurité n’aura pas été rétablie dans les rues de Port-au-Prince et ses banlieues, cela reste un vœu pieux.

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