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    Réginald Germain, le théâtre chevillé au corps

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    Cela fait 44 ans que le comédien brise, de sa carrure et de son verbe, le quatrième mur. Son art, c’est surtout sa présence indéniable. Son jeu de scène constitue en soi une expérience théâtrale à voir, à vivre.

    Naissance d’une vocation

    Dès sa naissance, dans les années 1960, au berceau, les bruits du monde extérieur chuchotaient à l’oreille de Réginald Germain. Sa dynamique théâtrale n’a subséquemment rien d’ahurissant pour les riverains du quartier qui l’a vu naître, à Port-au-Prince.

    Toute son enfance est marquée par la rue, véritable espace public en Haïti : rue bruyante, rue bouillante, rue de scènes de vie, de marchands d’akasan, entre autres, qui jouent le drame d’être commerçants à la croisée du théâtre et du jeu de rôles.

    Adolescent, jeune scout de seize ans, il investit les planches avec une conscience de plus en plus aiguisée de ses talents. Pour donner raison à ses aptitudes, il s’inscrit à l’École du Mécanisme Artistique (ECOMA) sous la direction d’Emmanuel Marcenat.

    S’ensuit une série de formations qui compléteront sa culture et sa maîtrise du 6e art. Gabriel Dominguez a giclé toute la vanille pour l’orienter vers le théâtre participatif. Comme un enfant à qui on offre une valise, lui, savait désormais de quoi la remplir. Il se complait parfaitement dans le théâtre forum (cher à Boaz), un théâtre non élitiste sans à priori à la portée du public interactif.  

    Ça lui rendait service. Les problématiques telles qu’elles sont adressées ont rendu à ce théâtre sa faculté d’être en prise directe avec son époque agitée par les questions politiques, environnementales, sanitaires, sociales même…

    S’il s’empare de ses rôles avec une aisance déconcertante, c’est parce qu’il démontre une certaine virtuosité à donner vie aux textes qu’on lui propose. C’est aussi parce qu’il a appris des plus grands qui ont veillé au grain : Hervé Denis, Syto Cavé, Daniel Marcelin et Ralph Civil. Travail et persévérance, comme en sport; il a suivi un entraînement dans la durée.

    D’île en île

    En Haïti, comme à Montréal, le théâtre reste un défi. Les bonnes idées et la répartie ne suffisent pas. Un artiste carbure à la passion et à la folie même que suppose l’exercice de son art. Sinon, il aurait tout rempilé.

    Immigrer, c’est une chose. Immigrer et continuer à vivre ses passions, c’est tout un casse-tête. Il faut du temps.  Le temps, ici au Canada, est un facteur crucial pour rouvrir les rideaux, croiser les arts et présenter des pièces de théâtre qui répondent aux préoccupations culturelles afrodescendantes. Mais, il le faut…à chaque représentation se dégage une sorte d’énergie renversante qui entraîne les comédiens. Ralph Civil, le metteur en scène, s’investit dans une recherche constante de nouveauté et d’originalité. Les nombreux vivats qui accueillent ses représentations ne sont pas gratuits. Il ose. Quand il s’est évertué à rendre à Godot (En attendant Godot, pièce écrite par Samuel Beckett et adaptée par Ralph Civil, en automne 2021, s’inspirant des croyances et des rituels spécifiques au vaudou) une couleur caribéenne, les vivats et l’ovation la plus nourrie du public témoignent de la réussite du spectacle. Sa barbe de branché grisonnant (hipster) sied à sa mise en scène.

    Théâtre inventif, mais jeu soudé. Il se passe toujours quelque chose de magique à travailler avec Ralph Civil, président-directeur général de la Compagnie Théâtre Créole. Il laisse à votre sens de la création et de l’interprétation toute la liberté qu’il lui suffit. Il procède à une distribution savante des rôles. À la lecture même, il sait à quel degré chacun de ses comédiens se laissera porter par la scénographie…

    Réginald est impeccable dans sa maîtrise du corps. Chaque interprétation est poussée à son paroxysme en toute élégance.  Quel que soit le costume ou le décor, la pièce ou le personnage, il trouvera l’effet de synergie auprès des autres comédiens pour s’amuser sur scène. Son vis-à-vis, avec qui il partage mieux sa vision cathartique de l’art, se révèle un comédien aussi habité que lui : Joepitz F. Dorsainvil a le don des répliques établissant une cohérence.

    Dénouement

    Les textes, toujours magnifiquement servis par des acteurs exceptionnels, ont ce don de rencontre où le spectateur se libère de ses entraves. Mais pas que… La parole de toutes les comédiennes et de tous les comédiens dans l’ombre est aussi portée sur la scène.

    Foukifoura livre, à juste titre, est un plaidoyer, une force d’évocation puissante contre le mépris ambiant vis-à-vis des comédiens. Ce monologue, subversif et pluridimensionnel, utilise une structure narrative rare pour donner voix à la folie qui habite les comédiens. Il constitue un espace idéal d’une définition théâtrale de ce qu’est un comédien.

    Une nécessité sans appel, comme dans L’Étranger, de Camus, où Meursault est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. Trop étranger, trop distant, insensible à la société dans laquelle il vit, il erre, en marge de quoi, solitaire…

    Si Réginald Germain pouvait, il ferait de L’Étranger, le livre de chevet de tous les comédiens, par exigence théâtrale. Cet art oblige la passion et la folie raisonnée. Il est particulièrement exigeant dans sa qualité de création ». D’où résiderait, selon lui, la clé de la notoriété de son compagnon de scène Joepitz Dorsainvil.  « Il se jette à corps perdu dans la folie de ses personnages. Le public est agréablement surpris par le jeu des personnages qui s’affrontent dans une interaction riche avec l’un et l’autre », a conclu Germain.Son kavalyepòlka, Dorsainvil, apprécierait !

    Réginald Germain (en fauteuil roulant) et Joepitz Dorsainvil jouent Kavalye pòlka, texte de Syto Cavé, sous la direction de Ralph Civil. Photo: gracieuseté de la Compagnie Théâtre Créole
    Réginald Germain (à gauche) et Joepitz Dorsainvil jouent Foukifoura. Photo offerte par la Compagnie Théâtre Créole

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