{"id":427,"date":"2024-05-02T23:59:36","date_gmt":"2024-05-03T03:59:36","guid":{"rendered":"https:\/\/comcestnous.com\/com1\/?p=427"},"modified":"2025-04-12T10:49:17","modified_gmt":"2025-04-12T14:49:17","slug":"joe-jack-laveugle-aux-mille-destins","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/comcestnous.com\/com1\/portrait\/joe-jack-laveugle-aux-mille-destins\/","title":{"rendered":"Joe Jack, \u00ab l\u2019aveugle aux mille destins \u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>C\u00e9cit\u00e9, exclusion, racisme, clandestinit\u00e9, AVC, etc. Le destin a balanc\u00e9 de gros coups de latte dans le cours de sa vie. Joe Jack &#8211; Joseph Jacques pour l\u2019\u00c9tat ha\u00eftien &#8211; n\u2019arrivait pas \u00e0 se fondre dans le moule familial. M\u00eame la mort ne voulait pas de lui. Comment survivre \u00e0 tout \u00e7a? C\u2019est la question pr\u00e9gnante qui se pose dans&nbsp;<em>L\u2019aveugle aux mille destins<\/em>, l\u2019autobiographie du chanteur de charme.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La Providence \u2013 nom d\u2019un h\u00f4pital de la ville des Gona\u00efves aval\u00e9e, il y a dix-neuf ans, par la temp\u00eate Jeanne \u2013 a vu na\u00eetre, en mai 1936, un enfant du nom de Joseph Jacques. Celui-ci a pass\u00e9 ses neuf premiers mois \u00e0 pleurer. Constamment. Sympt\u00f4me d\u2019un profond malaise chez le nourrisson. Un an apr\u00e8s, le diagnostic est cruel : c\u00e9cit\u00e9 de naissance. Un choc \u00e9motionnel et mental pour les parents du bambin, notamment la m\u00e8re qui n\u2019avait que 18 ans \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>Difficile de croire, en Ha\u00efti, que toutes les maladies sont naturelles; aussi, la population de la ville cogitait sur la c\u00e9cit\u00e9 du fils a\u00een\u00e9 de Rose-Ir\u00e8ne Georges. La veille de son accouchement, la jeune m\u00e8re \u00e9tait all\u00e9e laver le cadavre d\u2019un proche cousin. \u00ab Ce qui aurait occasionn\u00e9 un sortil\u00e8ge \u00bb, souligne Joe Jack dans&nbsp;<em>L\u2019aveugle aux mille destins,<\/em>&nbsp;ouvrage bouleversant paru aux \u00c9ditions M\u00e9moire d\u2019encrier, en 2010. Ce livre est un \u00ab t\u00e9moignage fait de dignit\u00e9 et de courage, une mani\u00e8re de r\u00e9sister et d\u2019inventer l\u2019espoir pour que demain soit un nouveau jour, peut-on lire en quatri\u00e8me de couverture. Entre les lignes, on comprend qu\u2019il ne faut jamais baisser les bras et prendre toujours les choses de bon c\u00f4t\u00e9, en d\u00e9pit des pr\u00e9jug\u00e9s et des mauvais coups \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>De mauvais coups, le fils de Marceau Jacques en a re\u00e7u. Aux Gona\u00efves, \u00e0 Port-au-Prince et \u00e0 Boston, sa vie a \u00e9t\u00e9 cauchemardesque jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il appuie sur des notes musicales pour transformer le citron en citronnade. \u00c0 cinq ans, il a d\u00fb aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole comme tous les enfants de la cit\u00e9 de l\u2019Ind\u00e9pendance.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab J\u2019arrive en classe avec mon livre de lecture.&nbsp;[\u2026]&nbsp;&nbsp; Je glisse mes doigts sur la page du livre. Elle est lisse. \u00c0 force de passer les mains sur les pages pour d\u00e9couvrir les myst\u00e8res des lettres, le livre fut r\u00e9duit en lambeaux.&nbsp;[\u2026]&nbsp;\u00c0 la fin de l\u2019ann\u00e9e, on m\u2019a renvoy\u00e9 de l\u2019\u00e9cole \u00bb, se souvient celui qui deviendra enseignant et musicien adul\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019horreur<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Comme si cela ne suffisait pas, les parents de Joe Jack d\u00e9cid\u00e8rent de se s\u00e9parer. La m\u00eame ann\u00e9e de sa m\u00e9saventure dans une \u00e9cole non adapt\u00e9e \u00e0 son handicap. Sa solitude fut excessive. Une chose est s\u00fbre, Joe Jack a beaucoup appris de cette calamit\u00e9. Il a pu compter les chiffres et m\u00e9moriser quelques beaux po\u00e8mes. C\u2019est \u00e0 cette p\u00e9riode que le go\u00fbt de l\u2019art commen\u00e7a \u00e0 germer en lui. Pour faire d\u00e9couvrir \u00e0 son fils la civilisation \u00e9crite, son p\u00e8re ne l\u00e9sinait pas sur les moyens. Il lui a offert, par exemple, des \u00e9tudes dans des \u00e9coles exclusives aux non-voyants \u00e0 Port-au-Prince et \u00e0 Boston.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de d\u00e9m\u00e9nager dans la capitale ha\u00eftienne, d\u00e9m\u00e9nagement qui pr\u00e9c\u00e9da son d\u00e9part pour les \u00c9tats-Unis, Joe Jack dit avoir v\u00e9cu l\u2019horreur. Une anecdote relat\u00e9e dans son autobiographie met en lumi\u00e8re sa difficile vie d\u2019aveugle. Sa m\u00e8re s\u2019installa sur le dernier si\u00e8ge libre d\u2019un camion faisant le trajet entre deux villages d\u2019Ha\u00efti, apr\u00e8s l\u2019avoir plac\u00e9 sur une mule qui avait l\u2019habitude de faire le m\u00eame trajet. \u00ab Vous voyez un peu l\u2019image : un enfant aveugle embarqu\u00e9 sur une mule&nbsp;[\u2026]&nbsp;pour effectuer un voyage de plus de seize kilom\u00e8tres, en route escarp\u00e9e, \u00e9troite, non asphalt\u00e9e et dangereuse au flanc des montagnes \u00bb, raconte-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 haute voix, Joe parla ainsi \u00e0 Dieu : \u00ab Vous donnez de bons yeux aux maringouins, aux papillons et m\u00eame aux coquerelles. Mais \u00e0 moi, rien. Je lui ai demand\u00e9 pourquoi il \u00e9tait si m\u00e9chant avec moi. \u00bb L\u2019\u00e9vocation arracha des larmes \u00e0 sa grand-m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les couleurs du racisme<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Septembre 1955. Celui qui n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 rebaptis\u00e9 Joe Jack d\u00e9barqua \u00e0 New York en avion avant de se rendre en train \u00e0 Boston pour des \u00e9tudes \u00e0 Perkins School for the Blind. Ses relations avec les autres \u00e9tudiants furent des plus cordiales. Disons que \u00ab tout se d\u00e9roulait relativement bien jusqu\u2019au jour o\u00f9 un semi-voyant r\u00e9v\u00e9la aux autres pensionnaires que j\u2019\u00e9tais noir. \u00c0 partir de ce moment, ils m\u2019ont ignor\u00e9 compl\u00e8tement. J\u2019ai alors appris qu\u2019il y avait un autre gar\u00e7on de couleur \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Il subissait les railleries sans dire un mot, de peur d\u2019\u00eatre expuls\u00e9. J\u2019\u00e9tais triste pour lui, mais je ne r\u00e9agissais pas, soucieux de mon sort \u00bb, se lamente l\u2019auteur de&nbsp;<em>L\u2019aveugle aux mille destins<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Trois ans apr\u00e8s son installation aux \u00c9tats-Unis, Joe Jack apprend la s\u00e9paration de sa m\u00e8re d\u2019avec son deuxi\u00e8me conjoint. Comme il \u00e9tait anxieux, annihil\u00e9 et boulevers\u00e9 apr\u00e8s tout ce qu\u2019il avait v\u00e9cu, la nouvelle le plongea dans le fond du baril. \u00c2g\u00e9 alors de seulement vingt-deux ans, il se demanda si la vie valait la peine d\u2019\u00eatre v\u00e9cue. Ne voyant aucune issue, Joe Jack a pris une d\u00e9cision qui aurait pu \u00eatre fatale pour lui : \u00ab J\u2019ai bris\u00e9 quatre lames de rasoir en petits morceaux que j\u2019ai enroul\u00e9s dans des feuilles de papier hygi\u00e9nique. J\u2019ai aval\u00e9 le tout \u00bb. Allong\u00e9 sur son lit d\u2019\u00e9tudiant, il attendait la fin de ses vieux jours, mais la mort lui a \u00e9t\u00e9 refus\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette tentative de suicide \u00e9chou\u00e9e l\u2019emm\u00e8ne \u00e0 prendre son destin en main en apprenant avec ardeur la musique. Avec Edward Jenkins, un de ses professeurs au coll\u00e8ge, il a appris \u00e0 \u00ab analyser les diff\u00e9rentes structures d\u2019une composition musicale des grands compositeurs, des grandes \u0153uvres classiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Joe Jack a aussi appris les math\u00e9matiques \u00e0 la m\u00eame \u00e9cole. Apr\u00e8s ses \u00e9tudes coll\u00e9giales concluantes aux \u00c9tats-Unis, il revient dans son pays natal o\u00f9 il enseigne l\u2019anglais \u00e0 l\u2019\u00e9cole Saint-Vincent. \u00c0 cet \u00e9tablissement \u0153uvrant aupr\u00e8s des personnes en situation de handicap, il a mont\u00e9&nbsp;<em>Les quatre cloches<\/em>, sa premi\u00e8re formation musicale, en 1965. Le quatuor a anim\u00e9 les salons hupp\u00e9s de la capitale ha\u00eftienne. \u00ab C\u2019\u00e9tait pour nous, professeurs et \u00e9l\u00e8ves, une fa\u00e7on de prouver que m\u00eame avec notre handicap nous pouvions mener une vie normale \u00bb, indique celui qui a enregistr\u00e9 une demi-douzaine de disques.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Joe ne regrette rien<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 la musique, il parvient \u00e0 briser l\u2019isolement qui le rongeait int\u00e9rieurement et \u00e0 s\u00e9duire les femmes, une de ses obsessions. Ainsi, il a mis\u00e9 sur l\u2019\u00e9ducation et la musique pour avoir sa place dans la soci\u00e9t\u00e9. Le chanteur de charme a d\u2019abord ensorcel\u00e9 sa presqu\u2019\u00eele natale avant de faire fureur \u00e0 Paris, aux Antilles fran\u00e7aises, \u00e0 New York et \u00e0 Montr\u00e9al. Immigrant au statut pr\u00e9caire, l\u2019homme-orchestre a quasiment v\u00e9cu dans la clandestinit\u00e9 de 1984 \u00e0 1992 dans la m\u00e9tropole qu\u00e9b\u00e9coise. L\u2019immigration est souvent un d\u00e9dale \u00e0 parcourir. Il faut parfois souffrir des coups de griffes pour entrer dans sa caverne mur\u00e9e. \u00ab Non, je ne regrette rien \u00bb, assume pleinement le chanteur qui a travers\u00e9 toutes les barri\u00e8res que la vie a \u00e9rig\u00e9es sur son chemin.<\/p>\n\n\n\n<p>Vivant aujourd\u2019hui \u00e0 Montr\u00e9al-Nord, Joe Jack accroche son accord\u00e9on. Cons\u00e9quence d\u2019un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral (AVC) qui a failli lui jouer un mauvais tour en 2004. De l\u2019usure du temps aussi.<\/p>\n\n\n\n<p><em>*Cet article mis \u00e0 jour a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 ant\u00e9rieurement dans Le Nouvelliste, Ha\u00efti, le 22 novembre 2018<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u00e9cit\u00e9, exclusion, racisme, clandestinit\u00e9, AVC, etc. Le destin a balanc\u00e9 de gros coups de latte dans le cours de sa vie. Joe Jack &#8211; Joseph Jacques pour l\u2019\u00c9tat ha\u00eftien &#8211; n\u2019arrivait pas \u00e0 se fondre dans le moule familial. M\u00eame la mort ne voulait pas de lui. Comment survivre \u00e0 tout \u00e7a? 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