{"id":1855,"date":"2026-08-17T23:58:50","date_gmt":"2026-08-18T03:58:50","guid":{"rendered":"https:\/\/comcestnous.com\/com1\/?p=1855"},"modified":"2026-08-18T01:04:22","modified_gmt":"2026-08-18T05:04:22","slug":"la-traversee-de-la-mangrove-bwa-kayiman-ou-une-autre-maniere-dhabiter-le-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/comcestnous.com\/com1\/une\/la-traversee-de-la-mangrove-bwa-kayiman-ou-une-autre-maniere-dhabiter-le-monde\/","title":{"rendered":"La travers\u00e9e de la mangrove: Bwa Kayiman ou une autre mani\u00e8re d\u2019habiter le monde"},"content":{"rendered":"<p><strong>Dans une mangrove, on ne s\u2019aventure pas \u00e0 la va-vite. On y apprend \u00e0 ralentir. \u00c0 accepter que les racines surgissent l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on croyait marcher sur un sol ferme, que plusieurs chemins puissent exister simultan\u00e9ment et que la lumi\u00e8re, filtr\u00e9e par les branches, n\u2019\u00e9claire jamais tout d\u2019un seul coup.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Par Carl-Henry Cadet<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/comcestnous.com\/com1\/signe\/la-traversee-de-la-mangrove-bwa-kayiman-ou-une-autre-maniere-dhabiter-le-monde\/attachment\/james-noel-aida-roumer-et-dudly-alexis-au-panel-de-discussions-suite-a-la-projection-du-documentaire-the-creole-pig-2\/\" rel=\"attachment wp-att-1860\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-1860\" src=\"http:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/James-Noel-Aida-Roumer-et-Dudly-Alexis-au-panel-de-discussions-suite-a-la-projection-du-documentaire-The-Creole-Pig-1.jpg\" alt=\"\" width=\"1\" height=\"1\" \/><\/a><a href=\"https:\/\/comcestnous.com\/com1\/signe\/la-traversee-de-la-mangrove-bwa-kayiman-ou-une-autre-maniere-dhabiter-le-monde\/attachment\/des-visiteurs-assis-dans-linstallation-sonore-_chita_-assieds-toi_dans-la-mangrove_-1\/\" rel=\"attachment wp-att-1861\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-1861 alignleft\" src=\"http:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Des-visiteurs-assis-dans-linstallation-sonore-_Chita_-Assieds-toi_dans-la-mangrove_-1-263x300.png\" alt=\"\" width=\"263\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Des-visiteurs-assis-dans-linstallation-sonore-_Chita_-Assieds-toi_dans-la-mangrove_-1-263x300.png 263w, https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Des-visiteurs-assis-dans-linstallation-sonore-_Chita_-Assieds-toi_dans-la-mangrove_-1-898x1024.png 898w, https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Des-visiteurs-assis-dans-linstallation-sonore-_Chita_-Assieds-toi_dans-la-mangrove_-1-768x876.png 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 263px) 100vw, 263px\" \/><\/a>Pendant deux jours, les 1er et 2 ao\u00fbt, la Haus der Kulturen der Welt (HKW), \u00e0 Berlin, a propos\u00e9 cette exp\u00e9rience singuli\u00e8re avec la quatri\u00e8me \u00e9dition du festival Bwa Kayiman sous le th\u00e8me <em>Crossing the Mangrove \u2013 On Forests as Sites of Eco-political Knowledge<\/em>. En revenant sur le rassemblement de <em>Bwa Kayiman<\/em> du 14 ao\u00fbt 1791 et en empruntant pour son th\u00e8me le titre d\u2019un roman de Maryse Cond\u00e9, le festival proposait cette ann\u00e9e de penser les for\u00eats, et plus particuli\u00e8rement les mangroves, comme des espaces de savoir, de refuge et de luttes \u00e9copolitiques.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019heure o\u00f9 ces \u00e9cosyst\u00e8mes comptent parmi les plus menac\u00e9s de la plan\u00e8te malgr\u00e9 leur r\u00f4le essentiel dans l\u2019\u00e9quilibre climatique, la mangrove devenait aussi une m\u00e9taphore politique foisonnante, celle d\u2019un monde o\u00f9 les histoires, les m\u00e9moires et les formes de vie demeurent profond\u00e9ment entrem\u00eal\u00e9es. Plus qu\u2019un festival de performances ou un colloque universitaire, il s\u2019agissait d\u2019une proposition intellectuelle fascinante, \u00e0 savoir, faire de la mangrove une m\u00e9thode pour penser le monde.<\/p>\n<p><strong>Des mornes aux mangroves<\/strong><\/p>\n<p>Sous l\u2019impulsion de son directeur Bonaventure Soh Bejeng Ndikung et des commissaires Marie H\u00e9l\u00e8ne Pereira et Carlos Mar\u00eda Romero (Atabey), la HKW ne juxtaposa pas des \u0153uvres. Elle cultiva un jardin o\u00f9 chaque proposition nourrissait les autres. D\u00e8s son allocution inaugurale, Bonaventure rappelait que les mangroves furent des refuges marrons avant d\u2019inviter le public, dans le sillage de l&rsquo;anthropologue colombien Arturo Escobar, \u00e0 \u201cpenser et sentir avec la Terre\u201d. La mangrove cessait ainsi d\u2019\u00eatre un simple paysage pour devenir une m\u00e9thode relationnelle, un monde o\u00f9 humains, non-humains, m\u00e9moires et territoires ne peuvent \u00eatre dissoci\u00e9s.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/comcestnous.com\/com1\/signe\/la-traversee-de-la-mangrove-bwa-kayiman-ou-une-autre-maniere-dhabiter-le-monde\/attachment\/le-kiosque-diaspora-daydreams-avec-des-cartes-postales-illustrant-des-photos-signees-antonia-kersaint-2\/\" rel=\"attachment wp-att-1858\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-1858 alignright\" src=\"http:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Le-kiosque-Diaspora-Daydreams-avec-des-cartes-postales-illustrant-des-photos-signees-Antonia-Kersaint-1-200x300.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Le-kiosque-Diaspora-Daydreams-avec-des-cartes-postales-illustrant-des-photos-signees-Antonia-Kersaint-1-200x300.jpg 200w, https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Le-kiosque-Diaspora-Daydreams-avec-des-cartes-postales-illustrant-des-photos-signees-Antonia-Kersaint-1-683x1024.jpg 683w, https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Le-kiosque-Diaspora-Daydreams-avec-des-cartes-postales-illustrant-des-photos-signees-Antonia-Kersaint-1-768x1152.jpg 768w, https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Le-kiosque-Diaspora-Daydreams-avec-des-cartes-postales-illustrant-des-photos-signees-Antonia-Kersaint-1-1024x1536.jpg 1024w, https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Le-kiosque-Diaspora-Daydreams-avec-des-cartes-postales-illustrant-des-photos-signees-Antonia-Kersaint-1-1365x2048.jpg 1365w, https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Le-kiosque-Diaspora-Daydreams-avec-des-cartes-postales-illustrant-des-photos-signees-Antonia-Kersaint-1-150x225.jpg 150w, https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Le-kiosque-Diaspora-Daydreams-avec-des-cartes-postales-illustrant-des-photos-signees-Antonia-Kersaint-1-300x450.jpg 300w, https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Le-kiosque-Diaspora-Daydreams-avec-des-cartes-postales-illustrant-des-photos-signees-Antonia-Kersaint-1-696x1044.jpg 696w, https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Le-kiosque-Diaspora-Daydreams-avec-des-cartes-postales-illustrant-des-photos-signees-Antonia-Kersaint-1-scaled.jpg 1707w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/><\/a>Tout au long du week-end, cette intuition s\u2019est d\u00e9ploy\u00e9e sous des formes multiples. Le banquet afro-br\u00e9silien Ajeum rappelait que partager un repas est d\u00e9j\u00e0 une mani\u00e8re de reconna\u00eetre l\u2019humanit\u00e9 de l\u2019autre. Les incantations de <em>L\u00f2l\u00f2<\/em> et de <em>Manz\u00e8<\/em> de <em>Boukman Eksperyans<\/em> accompagn\u00e9s par le tambour incandescent de leur fils Ted Beaubrun ouvraient un espace spirituel o\u00f9 la parole agit autant qu\u2019elle transforme et signifie.<\/p>\n<p>Dans sa conf\u00e9rence, le philosophe et ing\u00e9nieur en environnement Malcolm Ferdinand invitait \u00e0 relire <em>Bwa Kayiman<\/em> \u00e0 travers le prisme d\u2019une \u00e9cologie d\u00e9coloniale, tandis que l\u2019universitaire et \u00e9crivaine St\u00e9phane Martelly convoquait Michel-Rolph Trouillot pour rappeler combien la R\u00e9volution ha\u00eftienne fut longtemps impensable dans les cat\u00e9gories intellectuelles du monde colonial. L\u2019auteure de <em>Mourir est beau<\/em> montrait aussi comment la po\u00e9sie peut devenir l\u2019un des lieux o\u00f9 cet impensable trouve une langue. \u201cLa po\u00e9sie est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0\u201d, affirmait l\u2019\u00e9crivaine et professeure d\u2019universit\u00e9. Elle est signe et connaissance. Elle est parole nouvelle qui fait advenir un monde nouveau. Elle est incantation et proph\u00e9tie\u201d.<\/p>\n<p>Sous la mod\u00e9ration de l\u2019\u00e9crivain jama\u00efcain Jason Allen-Paisant, ces \u00e9changes dessinaient un horizon intellectuel o\u00f9 il ne s\u2019agissait plus seulement de parler de la for\u00eat, mais d\u2019apprendre \u00e0 penser avec elle. Les danses du Colombien Camilo Mej\u00eda Cort\u00e9s, travers\u00e9es par les th\u00e8mes du d\u00e9racinement et de la m\u00e9moire, les chants du Garifuna Collective, entre h\u00e9ritage garifuna et r\u00e9invention contemporaine, ainsi que la performance live <em>The First Songs<\/em> de David Leon et de son ensemble, port\u00e9e par une langue sonore cr\u00e9ole nourrie de jazz et de traditions afro-carib\u00e9ennes, prolongeaient cette r\u00e9flexion dans les corps et les paysages sonores. Ainsi la musique, le mouvement et l\u2019\u00e9coute servaient-elles comme autant de formes alternatives de connaissance.<\/p>\n<p>Mais c\u2019est peut-\u00eatre dans un jardin que toutes ces id\u00e9es trouv\u00e8rent leur forme la plus sensible.<\/p>\n<p><strong>Du jardin au lakou\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/comcestnous.com\/com1\/signe\/la-traversee-de-la-mangrove-bwa-kayiman-ou-une-autre-maniere-dhabiter-le-monde\/attachment\/stephane-martelly\/\" rel=\"attachment wp-att-1873\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-1873 alignright\" src=\"http:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Stephane-Martelly-300x212.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"212\" srcset=\"https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Stephane-Martelly-300x212.jpg 300w, https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Stephane-Martelly-1024x724.jpg 1024w, https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Stephane-Martelly-768x543.jpg 768w, https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Stephane-Martelly-150x106.jpg 150w, https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Stephane-Martelly-696x492.jpg 696w, https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Stephane-Martelly-1068x755.jpg 1068w, https:\/\/comcestnous.com\/com1\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Stephane-Martelly.jpg 1197w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Au c\u0153ur du festival, <em>Visions d\u2019un jardin tropical : une exp\u00e9rience multisensorielle des diasporas ha\u00eftiennes<\/em>, imagin\u00e9 par le <em>Kolektif Choublak<\/em>, ne se pr\u00e9sentait pas comme une simple installation artistique. Il constituait un espace \u00e0 habiter. Plus qu\u2019une exposition, c\u2019\u00e9tait un paysage de relations o\u00f9 \u0153uvres, sons, objets, corps et visiteurs entraient progressivement en conversation.<\/p>\n<p>De grands voiles suspendus, semblables \u00e0 des linges mis \u00e0 s\u00e9cher, accueillaient des projections de mangroves dont les mouvements transformaient constamment l\u2019espace. Plus loin, les peintures \u00e9clatantes d\u2019Yves Kersaint dialoguaient avec les po\u00e8mes poignants de Trovania Delille, tandis que les toiles de Jean-Ulrick D\u00e9sert d\u00e9ployaient une cartographie c\u00e9leste o\u00f9 constellations, symboles vodou et drapeaux noirs de la R\u00e9volution ha\u00eftienne composaient un univers lib\u00e9r\u00e9 des regards coloniaux.<\/p>\n<p>Les objets du jardin parlaient eux aussi. Les cochons cr\u00e9oles rappelaient une souverainet\u00e9 sacrifi\u00e9e, les cannes \u00e0 sucre et le rhum l\u2019h\u00e9ritage de la plantation et de l\u2019esclavage, tandis que la porte \u201c<em>TPS\u2013STP<\/em>\u201d faisait \u00e9cho \u00e0 l\u2019actualit\u00e9 : alors qu\u2019aux Etats-Unis, la fin du <em>Temporary Protected Status<\/em> (TPS) menace des centaines de milliers d\u2019Ha\u00eftiens d\u2019expulsion vers un pays en pleine crise, l\u2019acronyme bureaucratique se renversait en une demande profond\u00e9ment humaine : \u201cSTP\u201d, s\u2019il te pla\u00eet.<\/p>\n<p>Au centre de cet ensemble, le kiosque <em>Diaspora Daydreams<\/em> faisait office de <em>poto mitan<\/em>. On s\u2019y arr\u00eatait, on y discutait, on s\u2019y retrouvait. Comme dans un lakou ha\u00eftien, le jardin n\u2019organisait pas seulement des \u0153uvres mais aussi des rencontres.<\/p>\n<p>Ma cr\u00e9ation sonore <em>Chita<\/em>, diffus\u00e9e en continu durant tout le festival, invitait les visiteurs \u00e0 entrer dans une <em>lodyans <\/em>po\u00e9tique. \u00c0 travers la mangrove, le po\u00e8me esquissait une autre mani\u00e8re d\u2019habiter le monde, faisant de la diaspora non pas une absence, mais une \u00e9cologie sensible, o\u00f9 m\u00e9moires, langues, corps, paysages et imaginaires apprennent \u00e0 coexister et \u00e0 cr\u00e9er ensemble.<\/p>\n<p>Puis au soir le jardin s\u2019anima. Au cri de \u201cCric ? Crac !\u201d, les \u0153uvres cess\u00e8rent d\u2019\u00eatre immobiles. La voix de la mangrove (ra)port\u00e9e par Carl-Henry Cadet, le chant langoureux de Trovania Delille, les punchlines du rappeur Yano2d ainsi que les performances chor\u00e9graphiques de Lia Estelle Widmaier et de John Shades transform\u00e8rent progressivement l\u2019installation en un espace vivant. De simples spectateurs, les visiteurs devenaient habitants temporaires d\u2019un paysage fait de m\u00e9moire, de r\u00eave, de musique et de conversations.<\/p>\n<p>C\u2019est sans doute l\u00e0 que r\u00e9sidait la plus grande r\u00e9ussite du jardin. Il ne cherchait pas \u00e0 repr\u00e9senter Ha\u00efti. Il en proposait une exp\u00e9rience. Une Ha\u00efti diasporique, morcel\u00e9e, plurielle, o\u00f9 coexistent la joie et le deuil, les blessures de l\u2019histoire et les promesses de l\u2019avenir, les souvenirs d\u2019enfance comme les questions contemporaines sur l\u2019exil, les fronti\u00e8res ou la crise \u00e9cologique.<\/p>\n<p><strong>D\u2019Ha\u00efti \u00e0 Okinawa<\/strong><\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me jour poursuivit cette travers\u00e9e avec <em>M\u00e8tkow : Chaj\u00e9\u2014D\u00e9chaj\u00e9<\/em> des artistes martiniquais S\u00e9s\u00e9 Niyabja et Zayou, o\u00f9 le B\u00e8l\u00e8, pratique ancestrale de la Martinique, faisait du corps un lieu de m\u00e9moire, de transmission et de gu\u00e9rison collective. Puis vint la projection de <em>The Creole Pig<\/em> de Dudley Alexis, qui retra\u00e7ait l\u2019histoire de l\u2019abattage du cochon cr\u00e9ole dans les ann\u00e9es 1980. Et un panel de discussions sur cet \u00e9pisode historique entre le r\u00e9alisateur, A\u00efda Roumer de Kolektif Choublak et l\u2019\u00e9crivain James No\u00ebl. Ce documentaire r\u00e9v\u00e8le la destruction d\u2019une souverainet\u00e9 \u00e9cologique, \u00e9conomique et culturelle ha\u00eftienne.<\/p>\n<p>Dans un autre registre, avec <em>NUCHI-GAF\u016a du SHIDI-GAF\u016a<\/em>, Riko Sugama et son collectif faisaient dialoguer Ha\u00efti et Okinawa, deux \u00eeles marqu\u00e9es par la violence de l\u2019histoire, la militarisation et la persistance de savoirs insulaires qui continuent de r\u00e9sister. Enfin, le film <em>barullo a la orilla<\/em> des Las Nietas de Non\u00f3 explorait les m\u00e9moires coloniales de Porto Rico \u00e0 travers ses paysages c\u00f4tiers et ses communaut\u00e9s.<\/p>\n<p>Autant de propositions qui prolongeaient les questions d\u00e9j\u00e0 ouvertes dans le jardin, \u00e0 savoir comment pr\u00e9server des mondes menac\u00e9s, comment transmettre des m\u00e9moires lamin\u00e9es, comment continuer \u00e0 habiter la Terre autrement ?<\/p>\n<p>La cl\u00f4ture du festival r\u00e9unissait Jason Allen-Paisant et James No\u00ebl pour des \u201coffrandes po\u00e9tiques\u201d au c\u0153ur m\u00eame du jardin tropical. Belle surprise pour une belle merveille: Manz\u00e8 rejoignait James No\u00ebl pour interpr\u00e9ter Imamou a cappella. Puis le po\u00e8te achevait sa lecture par cette phrase extatique : \u201cOn mourra, on mourra, on mourra autant de fois que n\u00e9cessaire jusqu\u2019\u00e0 ce que la vie s\u2019en suive\u2026 \u201c<\/p>\n<p>\u00c0 peine les derniers mots s\u2019\u00e9taient-ils dissip\u00e9s sous une pluie d\u2019applaudissements que les premi\u00e8res notes de<em> K\u00e8m Pa Sote<\/em>, de Boukman Eksperyans, faisaient danser artistes, commissaires, visiteurs et habitants de Berlin devant le kiosque de Choublak. En quelques instants, l\u2019installation cessait d\u00e9finitivement d\u2019\u00eatre une installation pour devenir un lakou, m\u00fbr pour la f\u00eate, la rencontre et la convivialit\u00e9.<\/p>\n<p>On comprenait alors ce que Bwa Kayiman: <em>Crossing the Mangrove<\/em> avait tent\u00e9 de construire. Inscrit dans une recherche curatoriale de long cours men\u00e9e par la HKW, le festival ne cherchait pas seulement \u00e0 comm\u00e9morer l\u2019h\u00e9ritage, toujours inachev\u00e9, de la R\u00e9volution ha\u00eftienne mais proposait \u00e9galement de relire notre \u00e9poque \u00e0 partir d\u2019elle; et ceci, non pas en faisant d\u2019Ha\u00efti un objet d\u2019\u00e9tude mais en la reconnaissant comme une source de pens\u00e9e capable de dialoguer avec le monde.<\/p>\n<p>Car d\u2019Ha\u00efti au Br\u00e9sil, du Belize \u00e0 Porto Rico, de la Colombie \u00e0 Okinawa, les empires peuvent conqu\u00e9rir des territoires, d\u00e9placer des peuples, br\u00fbler des archives ou rebaptiser les paysages. Mais ils ne savent pas cr\u00e9er. Or, cr\u00e9er demeure la plus profonde des souverainet\u00e9s.<\/p>\n<p>Pendant un week-end, \u00e0 Berlin, cette souverainet\u00e9 a pris la forme d\u2019un jardin travers\u00e9 par une mangrove. Et chacun de ceux qui s\u2019y est aventur\u00e9 est reparti avec l\u2019intuition que la mangrove n\u2019est peut-\u00eatre pas seulement un paysage, mais une mani\u00e8re d\u2019habiter le monde. Et aussi de le pr\u00e9server.<\/p>\n<p>Carl-Henry Cadet<\/p>\n<p>carlhenrycadet@gmail.com<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans une mangrove, on ne s\u2019aventure pas \u00e0 la va-vite. On y apprend \u00e0 ralentir. \u00c0 accepter que les racines surgissent l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on croyait marcher sur un sol ferme, que plusieurs chemins puissent exister simultan\u00e9ment et que la lumi\u00e8re, filtr\u00e9e par les branches, n\u2019\u00e9claire jamais tout d\u2019un seul coup. 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