{"id":1100,"date":"2025-02-21T15:31:51","date_gmt":"2025-02-21T20:31:51","guid":{"rendered":"https:\/\/comcestnous.com\/com1\/?p=1100"},"modified":"2025-02-21T15:46:55","modified_gmt":"2025-02-21T20:46:55","slug":"franketienne-lenfant-poete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/comcestnous.com\/com1\/signe\/franketienne-lenfant-poete\/","title":{"rendered":"Frank\u00e9tienne, l\u2019enfant-po\u00e8te"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Frank\u00e9tienne est mort<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p><strong>Par Dany Laferri\u00e8re de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cette nouvelle qui m\u2019a surpris au milieu de la nuit est s\u00fbrement fausse, et ce ne serait pas la premi\u00e8re fois. La mauvaise nouvelle cherche \u00e0 nous atteindre quand on est le plus expos\u00e9 \u00e0 sa violence et qu\u2019on a de la difficult\u00e9 \u00e0 la v\u00e9rifier avec une source s\u00fbre.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne peux chercher la preuve de sa mort que par mes pauvres moyens. La premi\u00e8re raison est toute simple: mon cerveau la refuse. J\u2019ai beau lui expliquer qu\u2019il a 89 ans et que c\u2019est un exploit qu\u2019il soit parvenu \u00e0 un tel \u00e2ge dans un pays o\u00f9 l\u2019on vit un an en un jour. Dans un pays o\u00f9 le c\u0153ur est constamment mitraill\u00e9, m\u00eame si celui de Frank\u00e9tienne se r\u00e9g\u00e9n\u00e8re chaque matin. La preuve c\u2019est ce sourire, dont on ne sait s\u2019il est triste ou moqueur, qui flotte sur ses l\u00e8vres dans les moments les plus difficiles. Son corps est celui d\u2019un guerrier qui, malgr\u00e9 les blessures, retourne sur le front. En fait, il n\u2019a jamais quitt\u00e9 le combat. Il se bat sur tous les fronts : la maladie, la peinture, l\u2019\u00e9criture, la pens\u00e9e, et jusqu\u2019\u00e0 la simple survie mat\u00e9rielle. Il a tout construit en malaxant l\u2019imaginaire et la r\u00e9alit\u00e9, le r\u00eave et l\u2019ordinaire des choses. Seuls les enfants savent faire \u00e7a pour \u00e9chapper \u00e0 l\u2019ennui qui suinte de la lente succession des jours.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, Frank\u00e9tienne est un enfant et c\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side sa force. Il est joyeux, imaginatif, but\u00e9, parfois irresponsable face aux plus graves dangers. Il a le nom le plus long de la litt\u00e9rature ha\u00eftienne (Jean-Pierre Basilic Dantor Frank \u00c9tienne d\u2019Argent &#8211; je n\u2019ai jamais su d\u2019o\u00f9 venait l\u2019argent) et aussi le plus bref: Frank\u00e9tienne. Trois syllabes comme Picasso, celui avec qui il partage le plus grand nombre de traits, et d\u2019abord cette impassibilit\u00e9 face au temps. On devient tous un monsieur un jour, sauf Frank\u00e9tienne et Picasso. On dit Picasso ou Frank\u00e9tienne. Naturellement, dans ce petit studio o\u00f9 je me trouve en ce moment, pr\u00e8s de la gare de l\u2019Est, \u00e0 Paris, je repasse \u00e0 toute vitesse les nombreuses fois o\u00f9 la com\u00e8te Frank\u00e9tienne m\u2019a heurt\u00e9 de plein fouet. Ma vie longe le fleuve Frank\u00e9tienne, et il m\u2019arrive de plonger dans l\u2019encre de ses angoisses pour go\u00fbter au sang qui nourrit les personnages de ses r\u00e9cits chaotiques comme de ses tableaux z\u00e9br\u00e9s d\u2019\u00e9clairs. Ne vous fiez pas au carnaval rabelaisien de la surface, lui dirait joycien, plongez plus au fond pour nager parmi les cadavres qu\u2019on nous sert \u00e0 Port-au-Prince au d\u00e9jeuner. Frank\u00e9tienne s\u2019est voulu un t\u00e9moin qui se laisse traverser par les \u00e9v\u00e9nements sans trop chercher \u00e0 les commenter. Il expose le corps nu d\u2019un pays qui se tord de douleur sans cesser de rire. Un rire qui devrait inqui\u00e9ter les puissants, le rire qui dit qu\u2019il vivra plus longtemps que ses tueurs.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>Le po\u00e8te est vivan<\/em>t<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>L\u2019auteur d\u2019<em>Ultravocal<\/em> est incapable de mesquineries, et si sa conversation semble parfois pessimiste, l\u2019\u00e9clat de rire bon enfant qui suit ses saillies les plus sanglantes fait savoir que les monstres ne l\u2019effraient pas. D\u2019ailleurs son \u0153uvre est gorg\u00e9e de diables, de tortionnaires, de zombis et de tra\u00eetres qu\u2019il manipule comme dans un th\u00e9\u00e2tre de poche. Lui-m\u00eame est devenu avec le temps un monstre sacr\u00e9. On ne le lit pas assez, pas encore, mais tout le monde le conna\u00eet. Il p\u00e9n\u00e8tre dans des zones qu\u2019aucun autre \u00e9crivain ha\u00eftien n\u2019est encore entr\u00e9, gr\u00e2ce \u00e0 son th\u00e9\u00e2tre, son visage tolsto\u00efen, ses extravagances dignes de la commedia dell&rsquo;arte, ses prises de position fougueuses ou fumeuses, son courage et sa loyaut\u00e9. J\u2019ai vu le lendemain matin du tremblement de terre un petit groupe de gens qui attendaient devant sa grande barri\u00e8re rouge pour savoir si le po\u00e8te avait surv\u00e9cu et, le voyant passer s\u2019est \u00e9cri\u00e9 <em>le po\u00e8te est vivant<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez les contemporains, seul Neruda a re\u00e7u de pareils hommages, car il \u00e9tait le po\u00e8te du Chant g\u00e9n\u00e9ral. La passion que le peuple voue \u00e0 Frank\u00e9tienne, du chauffeur de taxi au cireur de chaussures, en passant par le grand banquier, tient du myst\u00e8re. Si nous doutons qu\u2019ils le lisent, nous sentons chez eux une adoration devant une sorte de divinit\u00e9 rare. Ils aiment croire qu\u2019il est capable de les venger de tous ceux qui, \u00e0 l\u2019international, les prennent pour des \u00eatres d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s. Quand ils passent devant sa barri\u00e8re, ils se disent qu\u2019il est l\u00e0-dedans \u00e0 pr\u00e9parer une r\u00e9plique cinglante \u00e0 tous ceux qui doutent de notre grandeur. Pas un pamphlet, mais une \u0153uvre de cr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n<p>Frank\u00e9tienne est le seul capable de prononcer sans ridicule le mot Nobel. Quand il a d\u00e9but\u00e9 sa longue vie artistique en 1962 avec au fil du temps personne n\u2019aurait pari\u00e9 sur un pareil canasson, mais au fil du temps il a prouv\u00e9 qu&rsquo;il avait plus de souffle que quiconque, un souffle presque hugolien.<\/p>\n\n\n\n<p>Ne comptons pas les livres qu\u2019il a publi\u00e9s. Je ne fais aucun choix, je prends tout puisqu\u2019il les a tous \u00e9crits durant ces nuits et ces jours o\u00f9 il a tourn\u00e9 le dos \u00e0 Marie-Andr\u00e9e. Elle seule est capable de donner un prix \u00e0 l\u2019insomnie. Tout de m\u00eame, je peux dire que je me souviendrai toujours de mon \u00e9tonnement en d\u00e9couvrant <em>M\u00fbr \u00e0 crever<\/em> (1968, j\u2019avais 15 ans), en cachette dans la classe. J\u2019avais l\u2019impression que les tontons macoutes allaient surgir \u00e0 tout moment pour me tra\u00eener en prison. Les attaques n\u2019\u00e9taient pas aussi claires que dans <em>Ultravocal <\/em>(1972) mais le livre \u00e9tait baign\u00e9 dans une insolence in\u00e9dite \u00e0 mes yeux. D\u00e9j\u00e0 le titre me poussait \u00e0 une dangereuse question que je n\u2019osais formuler trop fort: qu\u2019est-ce qui pouvait \u00eatre m\u00fbr \u00e0 crever ? Je savais que je me mettais en danger en lisant cette simple phrase qui se cachait dans un fouillis de r\u00e9flexions r\u00eaveuses: <em>Nos paupi\u00e8res sont cousues de fils invisibles<\/em>. Qui voudrait que je ne vois pas ce qui se passe autour de moi ? Bien s\u00fbr, <em>Papa Doc<\/em>. Le narrateur se jette alors \u00e0 l\u2019eau : <em>Je dis la furie des eaux en d\u00e9bordement<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p> Ma poitrine se gonfle, car je me reconnais dans ce <em>je<\/em>. D\u2019o\u00f9 le danger. Je ne m&rsquo;\u00e9tais jamais autant identifi\u00e9 \u00e0 ce point \u00e0 un livre. Je baigne dans d\u2019\u00e9tranges ambiances initiatiques entre Baldwin qui annonce le feu (lu une semaine auparavant) et Frank\u00e9tienne qui appelle les eaux. Le second livre c\u2019est <em>Ultravocal<\/em> publi\u00e9 en 1972 sous <em>Baby Doc<\/em>. On peut parler de coup de tonnerre. La forme est r\u00e9volutionnaire. Le po\u00e8te maladroit jusqu\u2019\u00e0 mon c\u00f4t\u00e9 gauche se mue, sous nos yeux ahuris en grand \u00e9crivain, d\u00e9passant all\u00e9grement les camarades qui ricanaient dans son dos. Et la forte d\u00e9tonation contre le pouvoir \u00e9tabli. Long hurlement de plus de 300 pages o\u00f9 le narrateur va jusqu\u2019au bout de sa voix, <em>Ultravocal<\/em>. Quel titre ! le plus fort et le plus juste de notre litt\u00e9rature, et qui fait de son auteur le t\u00e9moin implacable de la dictature. Il a tout dit dans ce mot. Cette fois, j\u2019\u00e9tais journaliste, j\u2019avais 19 ans, j\u2019ai donc d\u00e9cid\u00e9 d\u2019aller le voir. C\u2019\u00e9tait ma premi\u00e8re visite \u00e0 un \u00e9crivain. Je ne pouvais pas mieux tomber. Son accueil chaleureux m\u2019a \u00e9mu.<\/p>\n\n\n\n<p>De plus, on n\u2019a qu\u2019\u00e0 traverser le cafouillis de son fief de Delmas pour comprendre d\u2019o\u00f9 viennent ses personnages, ou cette urgence qui oppresse parfois ses lecteurs. Juste sous sa fen\u00eatre. Ce bruit assourdissant et constant qu\u2019il a tent\u00e9 d\u2019att\u00e9nuer en plantant des arbres dans sa cour ressurgit dans sa peinture o\u00f9 les diables, les<em> lwa<\/em>, les demi-dieux et les sans-grades ne cessent de HURLER (le titre d\u2019un recueil du po\u00e8te Christophe Charles) jusqu\u2019\u00e0 devenir des ectoplasmes. Vous comprenez que j\u2019ai du mal \u00e0 croire mort un homme pareil. Cette m\u00e9taphore de ma ville, et ce t\u00e9moin de ma vie. Je me souviens, et je l\u2019ai \u00e9crit d\u2019ailleurs dans un livre, qu\u2019arriver chez lui un matin, je l\u2019ai entendu gueuler depuis le balcon: \u201c<strong>Je ne mourrai pas, j\u2019ai vaincu le cancer, trois cancers, je ne mourrai plus<\/strong>.\u201d Qui peut \u00e9lever la voix ainsi face \u00e0 la mort? Un enfant, un po\u00e8te, ou les deux. Frank\u00e9tienne est un enfant-po\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><strong>Je ne mourrai pas, j\u2019ai vaincu le cancer, trois cancers, je ne mourrai plus<\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Il a chant\u00e9 pour moi tout en m\u2019apprenant qu\u2019il \u00e9crivait des chansons pour le groupe musical Les Ambassadeurs. Frank\u00e9tienne est l\u2019homme le moins snob que je connaisse. Il m\u2019a parl\u00e9 d\u2019\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal. Puis il est devenu peintre. Et un beau jour il m\u2019a fait venir \u00e0 son \u00e9cole au Bel Air pour me dire qu\u2019il arr\u00eatait d\u2019\u00e9crire. Pour faire quoi ? Sculpteur, me r\u00e9pondit-il sans sourciller. Apr\u00e8s un moment, il n\u2019ajouta <em>Pas sur bois, plut\u00f4t sur arbre. \u00c0 la fin je sculpterai une for\u00eat<\/em>. Toujours la d\u00e9mesure. N\u2019y voyez aucune vanit\u00e9, juste de l\u2019extravagance. Un art baroque o\u00f9 la fi\u00e8vre remplace la boursouflure. Lui parle d\u2019une forme spirale. Bien s\u00fbr, quelque temps plus tard, le chant est revenu. Et L\u2019oiseau schizophone (encore un titre \u00e0 lui envier) plane une bonne d\u00e9cennie dans le ciel politiquement nuageux de Port-au-Prince. Je ne dis pas qu\u2019il a atteint les ma\u00eetres qu\u2019il cherche \u00e0 \u00e9galer : Shakespeare, Joyce, Dosto\u00efevski, Dante, Dieu, excusez du peu.<\/p>\n\n\n\n<p>Ne le jugez pas : Frank\u00e9tienne n\u2019est autre que lui-m\u00eame. Kafka est modeste et Frank\u00e9tienne m\u00e9galomane, c\u2019est du pareil au m\u00eame, chacun prend le chemin qui lui permet de mieux soliloquer dans son labyrinthe. On lui doit cette tentative \u00e9blouissante de quitter l\u2019\u00cele sans bouger de sa m\u00e9galopole chaotique, \u00e0 l\u2019image de son \u0153uvre. N\u2019y voyez chez lui aucun courage \u00e0 rester \u00e0 Port-au-Prince (<em>Je veux voir des mouches<\/em>\u201d s\u2019\u00e9crit \u00e0 bout de souffle l\u2019exil\u00e9 de <em>P\u00e8lin T\u00e8t<\/em>), car il y a des animaux qui meurent d&rsquo;asphyxie en changeant d\u2019habitat. Frank\u00e9tienne avait plus de chance de survivre \u00e0 Duvalier que de vivre encercl\u00e9 par l\u2019hiver durant la moiti\u00e9 de l\u2019ann\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Dany Laferri\u00e8re de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise<\/strong><br><strong>21 f\u00e9vrier 2025<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Frank\u00e9tienne est mort Par Dany Laferri\u00e8re de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise Cette nouvelle qui m\u2019a surpris au milieu de la nuit est s\u00fbrement fausse, et ce ne serait pas la premi\u00e8re fois. 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